PACCPA10 Squatters

« Si seulement le monde pouvait ressembler à cette maison »

Entretien avec Catalina Santamaría

Propos recueillis par Bíbata Uribe

Traduction par Léa Razon

Septembre 2022

Squatters est le premier long-métrage de la réalisatrice Catalina Santamaría. Cette cinéaste suit depuis plus de 30 ans le processus de création collective d’artistes émigrés, pour la plupart Latino-Américains, qui vers la fin des années 1980 ont occupé des immeubles abandonnés dans le Lower-East-Side de Manhattan. À l’aide d’archives sur deux lieux qui sont devenus emblématiques de la movida underground new-yorkaise, « Puerta 10 » et « Umbrella House », Catalina Santamaría invite le spectateur à une réflexion sur la possibilité, en plein cœur du modèle capitaliste américain, de créer un foyer autonome, en marge de l’État et dévolu à un projet culturel. Squatters est une passionnante chronique où les archives, les interviews et la musique témoignent de la manière dont se construit l’utopie. L’effort collectif qu’il documente, avec ses fragilités et ses contradictions, nous interroge sur ce que signifie construire son propre lieu dans le monde. 

(Bíbata Uribe)

Squatters est ton premier long-métrage, mais tu avais déjà ​ réalisé ​ un court-métrage, sur la Umbrella House. Quand et comment es-tu arrivée à Puerta 10 et Umbrella House ?

En août 1995, je suis arrivée à New York pour étudier la production cinématographique à la New School for Social Research. J’avais déjà un peu étudié le cinéma à Bogota et j’avais travaillé à la RTI (Radio Télévision Interaméricaine) dans le laboratoire de photographie et à la numérisation des archives photographiques. J’avais aussi réalisé quelques clips musicaux dont Bolero Falaz de Aterciopelados. Peu de temps après mon installation à New York, dans les rues de l’East Village où je vivais, par le biais d’un ami commun, j’ai fait la connaissance de Ricardo Peña, Juan Merchán et Juan Salazar. Ces artistes colombiens vivaient dans deux immeubles occupés dans l’East Village : Umbrella House et Puerta 10.

Ricardo m’a invitée dans son appartement et le lendemain je lui rendais visite à Umbrella House. Je savais déjà ce qu’étaient les squats car, quelques années auparavant, j’avais visité un hôpital abandonné à Londres, qui avait été principalement occupé par des artistes. Ça m’avait beaucoup marquée et je m’étais dit : « j’aimerais bien vivre dans ce genre d’endroit ».

Après ma rencontre avec Ricardo Peña, j’ai commencé ​à fréquenter Umbrella House. Ça ne faisait pas très longtemps que je vivais à New York et il m’arrivait de ressentir la solitude de ceux qui sont loin de chez eux. Umbrella House est devenue mon refuge, je pouvais y aller quand je voulais, il me suffisait d’appeler Ricardo en criant depuis la rue, sous sa fenêtre du 3D. J’y ai passé de grands moments de bonheur et d’euphorie.
C’est là que j’ai commencé́ à faire mes premières prises en 16 mm et des enregistrements sonores.

Chez Ricardo Peña, les murs étaient remplis de mots laissés par les gens qui lui avaient rendu visite, il y avait toujours de la musique : tangos, blues ou salsa, la fumée se répandait dans l’appartement, et l’euphorie était contagieuse. La porte était ouverte, tous ceux qui occupaient le bâtiment étaient bienvenus. Les marches des escaliers en ciment qui menaient au 3D et qu’ils avaient construits eux-mêmes, étaient remplies de poupées, de photos et de vieilles babioles. L’immeuble était en cours de construction, le sol, le plafond, tout était à moitié fait. Une hollandaise et deux nord-américains avaient été les premiers à occuper cet immeuble abandonné en 1988. C’était un lieu unique et vraiment magique.

Je rendais aussi visite à Juan Salazar à Puerta 10. Il vivait au premier étage. En franchissant le pas de sa porte, on entrait dans un univers fascinant, un énorme loft où se trouvaient un tas de peintures et de sculptures de Juan. On y mangeait des arepas, du chocolat, on écoutait Pablo Milanés et Silvio Rodríguez et on parlait d’art.
Peu de temps après, Juan Salazar quitta Puerta 10.

Plus tard, en 2006, je suis allée vivre à Puerto Rico et je suis revenue à New York en 2010. J’allais souvent voir Ricardo mais il était malade et il décéda le 11 mars 2011. Très vite, j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose avec son histoire et celle de Umbrella House.
J’ai donc commencé à réaliser les premiers entretiens avec les squatteurs qui avaient été proches de Ricardo : Juan Salazar, Mario Bustamante et José Osorio. J’ai compilé et numérisé les incroyables photos que m’avait donné Gabriel Pintado, photographe uruguayen, sur le processus de construction de Umbrella House, où il vit encore aujourd’hui. J’ai aussi récupéré le matériel que j’avais filmé dans un premier temps, et c’est ainsi qu’est né́ le court-métrage Umbrella House. La première projection a eu lieu en 2012 au Musée d’Art de Pereira (Colombie) et il a été montré ensuite dans plusieurs festivals, mais j’avais toujours cette envie de faire un long-métrage.

À quel moment as-tu décidé de réaliser Squatters et comment as-tu intégré les archives qui avaient été faites par ses protagonistes au cours de la création du lieu ? Qui ont été tes alliés dans le travail de recherche et de documentation ?

Umbrella House a été projeté dans de nombreux lieux et cette histoire a beaucoup ému, les gens voulaient en savoir plus. Un jour j’ai invité un ami à voir Umbrella House dans mon appartement et à la fin du film, je me suis rendue compte qu’il était très ému, il en pleurait presque. Ça m’a surprise, je ne m’attendais pas à cette réaction. Il m’explique alors que lui-même avait été ​ squatteur et qu’il avait ouvert Puerta 10 avec Hector Quintana. Je le connaissais depuis quelques temps mais j’ignorais cette partie de sa vie, et nous n’avions pas beaucoup d’amis en commun. C’était lui (Orlando Godoy) qui avait donné​ l’appartement à Juan Salazar, où je m’étais souvent rendue. Il me raconte que lui et Hector Quintana ont filmé plusieurs heures du processus de construction de Puerta 10 dans le but de faire un documentaire. Orlando Godoy me remet tout le matériel vidéo du processus de construction mais aussi des fêtes de quartier… J’ai récupéré cette archive, je l’ai numérisée puis classée. 

C’était fascinant de regarder ces vidéos et de voir l’évolution de Puerta 10. Il m’a donc paru évident que je devais filmer un entretien avec Orlando Godoy car il connaissait très bien ce moment dans l’histoire du quartier et du mouvement squat. Juan Salazar et Orlando Godoy étaient directement liés, et ce fut tout naturel d’ajouter cet entretien au nouveau matériel de Umbrella House. Par ailleurs, j’ai commencé ​ à chercher du matériel d’archives pour couvrir la partie de l’histoire sur Juan à laquelle Orlando faisait référence, mais Juan n’avait rien. Cette phase de recherche demandait beaucoup de patience et de détermination. Juan m’avait suggéré de parler avec Isabel qui a été sa compagne qui vit à Puerta 10 et avec qui il a eu deux enfants. Elle avait quelques photos de l’appartement de Juan. C’est à ce moment-là que je me rends compte de l’importance de réaliser un entretien avec Isabel, squatteuse, artiste et dont les enfants ont grandi dans cet immeuble occupé. Chaque entretien m’amenait à une nouvelle personne. C’est ainsi que j’ai réalisé́ des entretiens avec Geanme, la mère de Paula, Steven, Siobhan et Geerta, responsables de l’ouverture du bâtiment et Tauno qui était, entre autres, le médiateur dans le processus de légalisation des squats dans l’East Village.

Toutes ces personnes ont accepté de me partager leur histoire, je me sentais très chanceuse et j’en étais chaque fois plus émue. À chaque entretien je découvrais de nouvelles choses et je ressentais la nécessité de trouver davantage de matériel d’archives pour visualiser ce dont ils se souvenaient. J’ai cherché du côté de Carolyn, la seule qui n’était pas squatteuse mais qui avait vécu toute l’histoire du quartier depuis les années 80. À travers elle et les squatteurs, j’ai réussi à contacter plusieurs personnes qui, à un moment où à un autre, avaient filmé dans cet immeuble ou dans ce quartier. Tous ceux que j’ai rencontrés qui avaient des photos et/ou des vidéos voulaient me les partager afin de faire connaître l’histoire du lieu. Mes grands alliés ont été les squatteurs, certains étaient déjà des amis et j’ai connu les autres lors des entretiens, mais il y a eu d’autres personnes qui ont été fondamentales dans l’évolution et le développement du documentaire.

Début 2018, j’ai commencé ​ les entretiens avec Orlando Godoy et les autres squatteurs. Sebastián Ospina (acteur et cinéaste) venait d’arriver à New York et s’est beaucoup intéressé au projet. Il m’a accompagnée et soutenue pour tous les entretiens ainsi qu’au moment du montage. Il a aussi réalisé la plupart des traductions de l’anglais vers l’espagnol et de l’espagnol vers l’anglais. En plus de Sebastián, j’ai aussi reçu le précieux soutien de son frère le cinéaste Luis Ospina qui a visionné le documentaire plusieurs fois pendant sa création ; il y a cru et m’a donné́ des conseils clefs pour continuer, comme la juxtaposition qui compare l’avant et l’après à Umbrella House. Ce fut également le cas avec Alan Berliner, documentariste de cinéma indépendant à New York, qui a toujours été ​ prêt à collaborer, à me donner des avis tranchés et à me guider dans le processus de création de Squatters. Il a travaillé sur tous mes projets comme conseiller créatif.

En réalité, j’ai aussi eu beaucoup de collaborateurs qui n’ont pas hésité à participer en tant que professionnels. Je pense évidemment à Aurelio Caro, à son investissement et à son travail créatif extraordinaire pour la composition de la musique, aux flûtes de sa sœur Kika… J’ai travaillé avec Aurélien dans tous mes projets. Rachel Caticha et par la suite Lisa Cichetti pour la conception des titres, Nic Grosso pour sa contribution à la narration de l’histoire, Lucas Ospina pour la conceptualisation de l’affiche et ses critiques constructives. Et plus particulièrement aussi, ma fille Camila qui a été́ témoin du travail au quotidien, des nuits blanches, des frustrations et des joies, et qui m’a toujours encouragée avec détermination à continuer, en plus de corriger les sous-titres anglais. Camila apparait dans quelques prises du documentaire, tout comme mes parents et beaucoup d’amis squatteurs qui ont fait partie de ma vie à New York.

Le documentaire laisse entrevoir un aspect très intéressant : la participation d’artistes latino-américains à un mouvement qui a fait partie intégrante de la vie underground newyorkaise. Comment cette histoire a-t-elle été racontée d’après toi et dans quelle mesure ton film met-il en lumière cette participation ?

En réalité, on ne sait pas grand-chose de ce groupe d’artistes de New York. C’est grâce aux entretiens que j’en ai eu connaissance, à travers ce qu’ils me racontaient et ce que j’ai moi- même vécu par la suite, en tant qu’artiste.
Par exemple, le premier festival de cinéma colombien est né à Puerta 10 avec Hector Quintana et la collaboration de nombreux artistes dans ces deux squats. Entre compatriotes on se charge d’effacer l’histoire de l’autre et ce qu’il doit y avoir c’est une continuité et une reconnaissance du travail qui a été́ réalisé pour diffuser l’art latino-américain. C’est la même chose avec le salon latino-américain qu’ils ont organisé à Puerta 10. Il y avait des artistes, des acteurs colombiens reconnus qui venaient découvrir ce monde d’artistes latino-américains underground. Je pense que Squatters est le portrait d’une génération d’artistes latino-américains à New York.

La musique tient une place importante dans ton documentaire, elle aussi porte en elle des histoires de cette zone de la ville et de ses habitants. Comment s’est déroulé ce travail avec cet autre « protagoniste » ?

Pour Umbrella House, j’avais envie d’utiliser une musique qui traduirait ce que je ressentais quand j’étais dans l’East Village à New York. J’adorais la musique de John Zorn, que j’avais écouté jouer des chansons de son album Masada dans un bar à Tribeca. La musique de Zorn à l’époque était un jazz contemporain avec des tonalités juives. J’ai donc contacté le pianiste-compositeur, Aurelio Caro qui vit à Bogota et avec qui j’ai toujours travaillé dans mes projets, pour qu’il compose une musique « similaire » à une mélodie de Zorn pour Umbrella House. Par la suite, quand Umbrella House est devenu Squatters, Aurelio a suivi son processus de création en composant de nouveaux morceaux. Aurelio raconte à propos de ce travail :

« à partir de l’analyse musicale des gammes juives d’une composition de John Zorn que Catalina m’avait donné en référence, j’ai composé le thème principal et le secondaire sur un air triste et mélancolique, en utilisant ces mêmes gammes mineures dans le but d’obtenir une couleur similaire.
Par ailleurs, à mesure que le film avançait et prenait forme, Catalina me demandait davantage de matériel sonore, c’est ainsi que j’ai composé un jazz latino, une danse bambuqueada, et une improvisation de salsa enregistrée en direct. La recherche du meilleur son et du meilleur rendu nous ont amenés à essayer différents samplers et instruments numériques dans le but d’obtenir un son chaud et doux sans saturation. Grâce à Catalina qui est très douée pour le montage, on a obtenu un résultat magistral ».

J’ai également ajouté quelques fragments de compositions d’Henry Fiol : avec Ricardo Peña, nous nous étions dit que nous irions rendre visite à Henry Fiol dans l’East Village, tout près d’Umbrella House, parce qu’on adorait sa musique mais on ne l’a jamais fait. En 2014, je suis tombée par hasard sur un concert de Fiol à Bogota et j’étais de plus en plus enthousiaste à l’idée de lui parler et de pouvoir avoir un peu de sa musique dans Squatters.

Je l’ai d’abord contacté pour réaliser un entretien sur ses origines italiennes pour une chaîne publique de New York. Fiol, moitié italien, moitié portoricain, a grandi à Manhattan et ça fait maintenant très longtemps qu’il habite dans l’East Village. Il était très enthousiaste et on en a tiré un merveilleux entretien. C’est une personne très sensible et charmante. Sur YouTube, on peut voir la vidéo « I am Henry Fiol and I am a Nectarine ». À la suite de cet entretien, Fiol a décidé́ de reprendre l’écriture d’un roman qu’il avait oublié́, et de le publier. Le roman s’intitule « The Short End of the Stick » et c’est l’histoire d’un jeune italien qui grandit à Harlem. Plus tard, il nous en a offert deux copies dédicacées à Sebastián et moi. Aujourd’hui, Scorsese pourrait même en faire un film, non ? Dans certaines de ses chansons, les paroles et les rythmes reflètent l’essence du latino dans ce quartier de New York, dans l’East Village, « où c’est la loi de la jungle et pour un peso ils auront ta peau… ay bendito ! ». C’est comme ça qu’on a intégré Fiol au projet.
Je voulais aussi inclure des fragments de musique, composée bien des années avant, par Siobhan, un des squatteurs de Umbrella House. C’était un son différent. Ça m’a beaucoup plu, d’autant plus que c’était la création d’un de nos protagonistes.
C’est ainsi que sont apparues les principales musiques de Squatters.

Squatters rend compte d’un effort collectif, de ses fragilités et de ses contradictions et nous invite à nous interroger sur ce que signifie se faire sa propre place dans le monde. D’après toi le cinéma pourrait-il être, à son tour, une métaphore de notre intérêt à se faire une place dans le monde ?

C’est vrai. Le cinéma pourrait être une métaphore de notre intérêt à se faire une place dans le monde. De la même façon que la réalisation du documentaire Squatters pourrait être la métaphore d’un processus de reconstruction de ces immeubles occupés. À mesure que je menais les entretiens, que je faisais le montage, et que je découvrais le processus de reconstruction des squatteurs avec leur esprit d’anarchistes rêveurs en quête d’un monde utopique, je me sentais de plus en plus proche d’eux, telle une squatteuse, mais qui reconstruisait une histoire ou l’histoire que je m’imaginais et que je voulais réaliser. Chacun des squatteurs créait son propre foyer à sa manière, et de mon côté ​ je créais leur documentaire, à ma manière. Le cinéma comme création, effort collectif, quête d’un monde nouveau et rêvé. Le cinéma représente un travail collectif, des rêves, des désirs, des efforts, des difficultés, des illusions, des frustrations, des contradictions, et tant d’autres choses à l’instar de la quête d’une place dans ce monde. Le cinéma est une métaphore.

Quels sont tes projets pour la diffusion de Squatters (festivals, distribution, etc.) ? As-tu déjà ​ un autre projet en cours ?

Squatters a déjà circulé dans plusieurs festivals : fin 2021 à la MIDBO (Muestra Internationale Documentaire de Bogota), et au FICCALI. En 2022 il a été projeté au festival de cinéma latino de Chicago, au Art of Brooklyn Film Festival à New York, au festival de cinéma de Porto Rico et maintenant au 10e Panorama du Cinéma Colombien à Paris. Jusqu’à présent le film parcourt les festivals et on espère pouvoir le montrer dans beaucoup d’autres encore. Certains distributeurs de cinéma indépendant aux États-Unis pourraient être amenés à le diffuser. On va voir comment ça évolue.
Oui, il y a un projet que j’aimerais continuer car j’ai déjà fait une partie du travail de recherche. C’est en lien avec ma famille et l’histoire de la télévision en Colombie. Comme c’est un projet en cours, j’espère pouvoir le réaliser et ensuite je pourrai vous en dire plus, mais je peux déjà dire que je suis très enthousiaste à l’idée de pouvoir le réaliser.