La revue colombienne La pesadilla de Nanook [1]La pesadilla de Nanook est une revue de la Corporación Colombiana de Documentalistas (ALADOS), qui cherche à combler le vide des publications sur le documentaire, tant en Colombie qu’en … Continue reading nous permet, cette année, de publier en exclusivité deux articles qui paraîtront dans son édition d’octobre-novembre, à l’occasion du début de la MIDBO (Muestra Internacional Documental de Bogotá). Voici l’un des articles écrits par Pedro Adrián Zuluaga, journaliste et programmateur de la 26ᵉ édition de la MIDBO.
La première de PEPOS, réalisée par Jorge Aldana et produite par Erwin Goggel, a eu lieu en 1984 au Festival de Cinéma de Carthagène, à une époque où la direction artistique du festival était confiée à Víctor Nieto Jr., qui décédera quelques années plus tard. Nieto Jr. a toujours manifesté un intérêt pour un cinéma à la fois thématique et esthétiquement audacieux, ce qui explique son enthousiasme face à la liberté artistique de ce film, tourné un an plus tôt en 8mm et 16mm dans des lieux emblématiques de Bogotá tels que le Centre, le quartier La Perseverancia, l’Avenue Caracas et une ferme dans la périphérie rurale de la ville.
Malgré un prix décerné au festival international de Carthagène, PEPOS tomba dans l’oubli pendant les décennies suivantes. Son geste expérimental et l’impossibilité d’obtenir les droits de la bande sonore -élément fondamental de sa proposition-, rendirent presque impossible sa sortie commerciale. L’invisibilité du film a néanmoins contribué à forger son mythe, alimenté par les références fréquentes du critique Augusto Bernal Jiménez, qui l’a toujours mise en avant parmi les œuvres cinématographiques colombiennes les plus importantes. Son inclusion dans un programme de cinéma colombien lors de Buenos Aires Festival Internacional de Cine Independiente BAFICI 2008 aux côtés d’autres films cultes comme Agarrando pueblo et Pasado el meridiano, ainsi que les projections soutenues par Helena Producciones de Cali, ont également contribué à sa notoriété. En 2016, il a été présenté au Festival In-Edit.
Voilà globalement la vie de ce film avant que Los Niños Films ne commence à gérer sa restauration. Ce travail a été réalisé en 2023 et 2024 à partir de la seule copie de projection survivante : un positif de 16 mm avec son optique. Il a été rediffusé lors du Festival de Cinéma de Carthagène en mars de cette année, quarante ans après sa première projection. C’est donc l’occasion,au-delà du mythe, de relire une œuvre qui, à son époque, devait sembler insulaire et inclassable. Bien que l’enfance, la jeunesse et la ville marginale aient déjà suscité l’intérêt du cinéma colombien, tant dans le documentaire que dans la fiction, l’approche d’Aldana envers les lieux et les personnes qu’il a filmés n’avait pas de précédents clairs dans notre tradition cinématographique.
Deux ans plus tôt, lors du même Festival de Cinéma de Carthagène, une partie de la critique colombienne avait été indignée face à Pura sangre (Luis Ospina, 1982), un film où les secteurs périphériques de Cali apparaissaient comme la face cachée (l’abhorré) du bien-être de la famille aisée protagoniste. Les marges de Bogotá filmées par Aldana, en revanche, n’ont pas de contre-champ. Bien qu’il y ait des représentants de l’ordre dans les errances de Guillo, le Cucho et les autres pepos qui traversent le ventre halluciné de Bogotá, ce monde marginal apparaît souverain, autosuffisant et étranger à tout discours de culpabilité morale, explication sociologique, médiation cinéphile ou quête de rédemption.
PEPOS est un film mutant. Il commence comme une somme de vignettes évoquant le cinéma muet et expérimental, accompagnées d’intertitres occasionnels avec des phrases rimées qui fonctionnent plus comme des clins d’œil à des cultures urbaines et juvéniles de l’époque que comme des attaches narratives. Au fur et à mesure que le film progresse, il élargit sa galerie de personnages et d’espaces filmés, se transformant en un film choral, plus intéressé à documenter des modes d’habiter les lieux, ou de les traverser, que par l’aventure individualisée de tel ou tel personnage. « Ce sont des histoires, des petits récits de ces personnages qui étaient à Bogotá à cette époque », a déclaré Aldana à un journaliste de Vice. Ce qui unit ces histoires ou “petits récits” est la consommation de médicaments psychiatriques et d ‘autres substances stimulantes ou hallucinogènes.
Les images qui nous introduisent dans le monde des pepos sont des films sans son direct. Dans la bande sonore, les chansons des Rolling Stones, d’Ian Dury & the Blockheads et de Jethro Tull, entre autres, donnent un rythme aux plans et témoignent également de la culture musicale des années 70 et 80, ainsi que des manières dont les groupes des métropoles culturelles étaient consommés et appropriés dans des villes comme Bogotá. Ensuite, surgissent des voix off et des dialogues de rue qui montrent l’intérêt du film pour enregistrer et accueillir la parole de la marginalité à Bogotá, ce qui peut aujourd’hui être lu comme une anticipation d’un procédé d’écoute et d’attention qui sera déterminant dans le cinéma de Victor Gaviria et qui culmine dans ses deux premiers longs métrages canoniques : Rodrigo D. No futuro (1990) et La vendedora de rosas (1998).
Cependant, l’intérêt -encore frais- du film ne réside ni dans les caractéristiques sociologiques des sujets filmés ni dans l’importance politique du thème de la précarité. Le regard de PEPOS, distancié d’une esthétique misérabiliste, peut aujourd’hui être perçu comme pionnier ou alternatif pour le cinéma colombien et latino-américain. Le regard misérabiliste, dans lequel la marginalité est elle-même marginalisée dans la représentation, a été, comme largement reconnu, dénoncé dans les années 1970 par les cinéastes Luis Ospina et Carlos Mayolo dans le faux-documentaire Agarrando pueblo. Dans les films que les deux réalisateurs accusaient de pornomisère, le cinéma servait de dispositif pour faire de grandes proclamations et revendiquer des interventions et des changements sociaux. Ces films ne prenaient guère en compte la densité culturelle et la richesse symbolique des secteurs et personnages marginaux.
PEPOS reconnaît dans ces milieux des dimensions qui ne peuvent être réduites à la misère. Dans ces vies précaires, il y a une célébration de la liberté et une disposition à se rassembler et à créer de nouvelles formes de communauté. Le film lui-même est un autre geste anarchique et libertaire, qui anticipe le type d’attention que le cinéma colombien et latino-américain accordera à l’enfance et à la jeunesse dans les années 1990, non plus à travers le prisme d’une analyse marxiste de l’inégalité économique, qui était la norme dans les années précédentes, mais d’une perspective contraculturelle et poétique.Quel aspect documentaire peut-on lire dans PEPOS ? De plusieurs manières, le film témoigne des possibilités du cinéma en tant qu’enregistrement des lieux et des personnages de la réalité. Aldana mentionne, dans l’interview citée de Vice[2]Noisey Colombia. « Pepos : le film culte sur la drogue et la jeunesse dans la Bogotá des années 80 ». Vice, 20 octobre 2016. Disponible sur : … Continue reading, qu’il y avait parmi les acteurs des amis et des gens de théâtre. Mais il y avait aussi des acteurs non professionnels qui ont apporté au film une touche de réalité. Qu’il s’agisse d’acteurs jouant à être d’autres, ou d’acteurs naturels portant leur vie sur leurs épaules et la projetant à l’écran, PEPOS est le document d’une époque, de ses fantasmes, de ses enfers et de ses angoisses. Et une carte postale insolite d’une Bogotá lunaire, nocturne et hallucinée, peut-être pas si différente de la ville d’aujourd’hui.
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| ↑1 | La pesadilla de Nanook est une revue de la Corporación Colombiana de Documentalistas (ALADOS), qui cherche à combler le vide des publications sur le documentaire, tant en Colombie qu’en Amérique ibérique, en analysant la production qui permet d’expérimenter la réalité de diverses manières à l’écran. Son équipe de travail est composée de réalisateurs, critiques, universitaires et communicateurs, intéressés par un dialogue autour du cinéma non-fictionnel. |
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| ↑2 | Noisey Colombia. « Pepos : le film culte sur la drogue et la jeunesse dans la Bogotá des années 80 ». Vice, 20 octobre 2016. Disponible sur : https://www.vice.com/es/article/pepos-esa-piquina-audiovisual-ochentera-bogotana-una-entrevista-con-su-director/ |