Ixcanul, dans les cendres volcaniques de l’histoire maya

Écrit par Joannie Cunha

Membre de l'association Le Chien qui aboie

06.25

Parmi les principaux atouts touristiques du Guatemala figurent ses volcans. Il y a le fameux Volcán del Fuego qui laisse observer aux voyageur·se·s des éruptions incandescentes dans la nuit, ou encore le Tajumulco, plus haut volcan d’Amérique centrale avec 4220 mètres d’altitude. Si vous arrivez à gravir les 1000 mètres de dénivelé du Santa María, à Quetzaltenango, vous pourrez observer sur son sommet des vestiges de nombreuses cérémonies du feu que les Mayas réalisent chaque semaine. Des fleurs principalement entourent les restes de bougies et des puros brûlés (un espèce de cigare typique fumé pendant les rituels). On trouve parfois des bouteilles vides de Quetzalteca, l’alcool local utilisé pour ses vertus purificatrices. Ces rituels sont adressés aux ancien·ne·s, dans des lieux propices à la communion avec les énergies des défunt·e·smais aussi des éléments naturels. Les volcans, ou Ixcanul en langue maya kaqchikel, font partie de ces lieux de célébration.

Ixcanul (2015) IMBD

Le film Ixcanul s‘est distingué au Festival de Berlin en 2015, où il reçoit le Prix Alfred-Bauer. L’œuvre est notamment reconnue pour la prestation d’actrices et d’acteurs non professionnel·le·s, qui a révélé, entre autres, María Mercedes Coroy. Elle a joué de nouveau l’actrice principale dans La Llorona (2019) et a fait la fierté des Guatémaltèques en étant la première actrice maya kaqchikel à jouer dans un blockbuster états-unien (Black Panther: Wakanda Forever, 2022).

Le réalisateur et producteur guatémaltèque Jayro Bustamante s’est fait remarquer dans un contexte cinématographique guatémaltèque presque inexistant, marqué par des conditions de travail précaires dans le domaine culturel. En seulement 4 ans, il a permis avec la sortie de trois long-métrages d’attirer le regard international sur le cinéma guatémaltèque, célébré par la nomination au Golden Globes de La Llorona en 2019, le dernier long-métrage de la trilogie. Ixcanul est le premier volet sorti en 2015, suivi par Temblores en 2019, juste avant La Llorona.

Ixcanul (2015) IMBD

Jayro Bustamante travaille dans un registre de fiction qui frôle délicatement les frontières du documentaire. Plans lents, images sombres et jeux de brouillard : la caméra s’attarde sur des détails de la vie quotidienne d’une communauté maya kaqchikel, dont les offrandes et rituels sur le volcan rythment les journées. Loin de ses croyances occidentales, l’œil agnostique est peu habitué à interpréter autrement que de manière mystique la réalisation de ces cérémonies. Le travail de Bustamante est souvent classé dans le registre du « réalisme magique ». L’écrivain vénézuélien Arturo Uslar Pietri qui a fortement participé à la construction de ce genre, rappelle que « chez les Latino-américains, il s’agissait d’un réalisme particulier : on ne renonçait pas à la réalité, on ne s’en passait pas, on ne la mêlait pas à des faits ou des personnifications magiques, mais on cherchait à refléter et à exprimer un phénomène réel, mais extraordinaire, au sein des genres et des catégories de la littérature traditionnelle ». (Arturo Pietri Uslar, Godos, insurgentes y visionarios, Editorial Seix Barral, Colección Biblioteca Breve, Barcelona, 1986, pp. 133-140).

Avec Ixcanul, Jayro Bustamante nous montre la vie ordinaire d’une famille maya kaqchikel qui vit près d’un volcan. Entre les conditions de travail précaires dans les plantations de café, et les serpents, animaux sacrés et redoutés, qui ont envahi le terrain destiné à la culture du maïs, difficile pour la famille de subvenir à ses besoins. La fille unique de la famille, Maria (María Mercedes Coroy), rêve de partir aux États-Unis avec Pepe (Marvin Coroy). Ses envies d’évasion disparaissent avec Pepe, qui la laisse seule avec une grossesse non désirée et promise à un mariage arrangé avec le propriétaire des plantations de café.

Ixcanul (2015) IMBD

Au fur et à mesure des séquences, le public est forcé de constater que la société guatémaltèque est remplie d’oppressions, et que les femmes maya occupent la position la plus marginalisée. En conséquence, elles n’ont d’autre choix que de lutter de toutes leurs forces face à l’adversité. La prestation de María Telón, qui incarne la mère de famille Juana, reflète cette résilience qui fait écho à la puissance du volcan.

En seulement une heure et quarante minutes, Ixcanul dévoile les conséquences d’un peuple asservi par la colonisation espagnole, fertilisant parfait pour le développement du racisme et du patriarcat dans un berceau néo-capitaliste morbide. Jayro Bustamante défie d’ailleurs l’hégémonie linguistique espagnole, en proposant un film principalement en maya kaqchikel. Si les spectateur·rice·s ont l’avantage de lire les sous-titres mis à disposition, les personnages principaux n’ont pas cette chance et sont à la merci d’une société qui les exclut depuis plus de 500 ans.

Ixcanul (2015) IMBD

En 2024, Jayro Bustamante déclarait au journal indépendant guatémaltèque Ocote :  « Les films cherchent à amener le public à se poser des questions plutôt qu’à fournir des réponses. Notre objectif dans un film est de faire appel aux émotions du spectateur afin qu’il se remette en question, et ensuite, qu’il remette en question le système dans lequel il vit, qu’il se demande s’il s’y sent à l’aise ou s’il y a quelque chose qu’il peut faire. »

Avec Ixcanul, cette invitation est réussie. Malgré la beauté des images, impossible de ne pas questionner les oppressions qu’elles décrivent.