"Niña errante", un homme peut-il faire un film féministe?

Un article de Karen Dueñas
le 17/10/2019

Niña errante est le dernier film du talentueux réalisateur colombien Rubén Mendoza, sorti en Colombie le 4 avril 2019 et qui a été projeté pour la première fois à Paris le 13 octobre au cinéma le Reflet Médicis dans le cadre de notre septième édition du Panorama du Cinéma Colombien.​

La sortie de Niña errante en Colombie a suscité de nombreuses polémiques suite aux revendications du réalisateur qui définit son film comme un voyage dans l’univers féminin. Dans une interview de PÖFF Tallin Black Nights Film Festival, Lina Marcela Suarez (Paula), l’une des actrices du film le définit comme un film féministe. D’où mon interrogation : un homme peut-il créer, écrire, réaliser un film féministe ?

Où se situe la limite entre la solidarité à la lutte et le fait d’être porte parole de la voix de l’autre ?

Le 8 Mars 2016, la dernière fois que j’ai participé à une marche pour les droits des femmes en Argentine, une de mes amies que certains hommes considèrent comme « feminazi » m’a dit : « la marche ne peut pas être mixte, les hommes ne peuvent pas venir à la manifestation ». Je ne savais pas quelle position prendre à l’époque. J’étais perdue entre la ligne étroite qui divise la construction d’un féminisme, qui ne se convertisse pas en un discours qui crée un nouvel ennemi (nous en avons assez) et un féminisme qui s’approprie et délimite le territoire qui nous appartient et nous a été usurpé : être femme (j’utilise le terme « femme » comme une construction sociale mobile et non une étiquette fixe). 

L’opinion de mon amie, qui représentait l’opinion de nombreuses autres femmes, a suscité autant de controverses que le film de Ruben. Une forme de haine fut exprimée par des hommes qui se sentaient agressés. D’autres se montraient plus compréhensifs mais étaient tout aussi blessés et restaient sans mots. Quelques autres hommes et femmes optèrent pour une position de compromis proposant « qu’ils viennent mais qu’ils ne chantent pas, qu’ils viennent mais qu’ils restent derrière ». Dans le petit espace où nous pouvons dire que la liberté existe, cette marche termina mixte avec une majorité d’assistance féminine.

Cette année dans la marche 8M à Paris, je me suis retrouvée dans une manifestation complètement mixte au milieu de la place de la République (la marche de jour). Je me suis moi même surprise à avoir besoin que la marche fusse la nôtre, celle des femmes, parce que le fait d’être entourée d’hommes me donna l’impression que je pouvais être dans n’importe quelle autre marche et non pas dans une marche pour la lutte de nos droits.

Je pense que, même si tout le monde peut accompagner la lutte féministe, il est nécessaire que nous continuions à nous créer des espaces pour et par les femmes car, à mon avis, personne ne peut vraiment décrire ce qu’il ne vit pas.

Donc je regarde Niña errante qui sans aucun doute est un beau film fait de la poésie cinématographique qui caractérise les histoires de Rubén Mendoza. Ce mélange de l’onirique et du réel qui, en cette occasion, parcourt nos trois chaînes de montagnes en Colombie, m’amène à me poser la question suivante : L’accompagnement dans la lutte féministe ne doit‐il pas se faire à partir du « genre » auquel chacun s’identifie? Peut-être le patriarcat et le colonialisme sont la même chose quand, parfois sans préméditation, nous finissons par occuper la place de l’autre ?

Cette série de questions est simplement une invitation à voir le film, entre autre parce que l’histoire, selon moi, est aussi une réflexion sur le deuil, l’assimilation de l’absence, l’effervescence de la violence symbolique face à la frustration de la perte, cette habitude humaine de se protéger avec colère et en même temps le pardon qui arrive naturellement car devant la mort tout perd sa transcendance. Le comportement humain exprimé à travers l’exploration d’un langage qui, je suis fière de le dire, peut représenter la continuité (ou la mise en place ? je laisse les critiques de cinéma mettre les étiquettes) de l’esthétique cinématographique colombienne. Mais surtout, ceci est une invitation à voir Niña errante parce qu’il suscite des discussions et n’est ce pas cela que le cinéma stimule ?

Pour ma part, je ne pense pas que les discussions qu’il soit pertinent d’avoir après avoir regarder le film soient celles autour de la représentation fidèle de l’univers féminin telle que prévue dans l’écriture du scénario. Mais peut‐être peut-on s’interroger sur une question que je considère vitale, en ce moment historique dans le contexte latino‐américain, un homme peut‐il faire un film féministe ?

Ma proposition : pour quoi ne pas exprimer l’univers féminin depuis son propre corps? Où sont les récits de ce que signifie la transformation féministe pour les hommes ? Où les place ce changement d’habitudes ? Comme nous nous sentons, tranquilles, nous pouvons (nous les femmes) les raconter.

Karen Dueñas | LE CHIEN QUI ABOIE

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