Les orientations actuelles du cinéma colombien

Entretien avec Bibata Uribe de l’association Le Chien qui aboie par Alexandre Timsit
le 01/11/2019

Quelle est la place du film documentaire dans le cinéma colombien (travail de mémoire, psychanalyse ou simplement cinéma ethnographique) ?

Selon la sensibilité du réalisateur, l’endroit et/ou le moment où le film a été conçu et réalisé, on peut parler d’un travail documentaire qui privilégie le travail de mémoire, le travail psychanalytique ou une démarche ethnographique – entre autres. Les sujets liés à la mémoire et au conflit armé continuent à être fondamentaux, ce qui est nécessaire pour la création d’une mémoire collective. Les explorations centrées sur les traumatismes engendrés par le conflit témoignent d’un travail qui est en prise directe avec l’actualité du moment. Le documentaire en Colombie joue un rôle déterminant dans la réappropriation des traces et des stigmates de la guerre, et propose un espace dans le temps où la réflexion s’impose – surtout dans les zones rurales et au sein des differentes communautés.

Mais, évidemment, le documentaire ne s’arrête pas là. Il y a aujourd’hui un cinéma documentaire qui pose des questions sur le processus d’identité, un autre qui explore les rapports familiaux et souligne le caractère incontournable du lien unissant la grande histoire collective et les histoires personnelles. Cet exercice s’inscrit dans le processus actuel de construction du cinéma colombien, où les jeunes réalisateurs donnent plus d’espace à l’expérience individuelle. Sa place est donc partout, même dans la fiction !

Comment les Colombiens voient-ils la manière dont on parle de leur pays dans les films étrangers en particulier américains (par exemple la série Narcos, Barry Seal ou  Danger immédiat…)?

Je crois qu’il y a d’une part une sorte de fascination, et d’autre part un rejet total. Nous sommes un pays où la télévision est omniprésente, donc la façon de comprendre ces images passe par ce référent. De la même façon, nos salles de cinéma sont inondées par le cinéma nord-américain, même si le cinéma colombien commence à y faire sa place. La culture audiovisuelle se limite donc, pour le grand public, à la télévision et au cinéma américain.

Il y a beaucoup de discussions, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, sur la façon dont est vue, et parfois représentée, la Colombie depuis l’étranger. Elles n’ont cependant pas encore abouti à une véritable réflexion, ni proposé d’alternative réelle sur comment repenser l’idée que l’on se fait de notre pays hors de nos frontières. Dans notre cas, la télévision est une industrie beaucoup trop forte, trop présente, trop installée dans la vie quotidienne des Colombiens. Comme disait le cinéaste Carlos Mayolo : « Les gens ne vont pas au cinéma car ils ont peur qu’on leur vole leur télé. »

Quelles sont les orientations actuelles du cinéma colombien (comédies dramatiques, comédies, thrillers, films d’animation) ?

Depuis la création de la loi de cinéma, en 2003, nous avons de plus en plus de fictions, dont la plupart sont des drames. En 10 ans seulement, le cinéma colombien s’est transformé et renouvelé de façon considérable. C’est un cinéma qui privilégie le genre dramatique, mais qui s’aventure également vers d’autres genres, peut-être de façon un peu timide pour le moment. La nouvelle génération prend cependant plus de risques concernant les genres cinématographiques, et cela devrait bientôt se voir à l’écran. Les comédies sont toujours présentes – la comédie est une tradition de notre cinéma – et, à quelques exceptions près, elles n’ont pas encore vécu de renouvellement intéressant. Le cinéma d’animation a pris beaucoup d’importance et commence à se faire une place au niveau international. Ceci dit, il me semble qu’il reste encore cantonné dans une niche et a du mal à intégrer les programmes des plus grands festivals.

LA PAZ de Tomas Pinzon Liucena

Le documentaire reste le genre par excellence, celui qui produit le plus de films et où l’éventail des propositions est le plus riche. Il est d’ailleurs important de constater que la dimension documentaire s’immisce dans les fictions, et que les documentaires sont de plus en plus libres dans leur forme. Le travail sur les archives, par exemple, est extrêmement intéressant, d’autant plus dans un pays qui doit faire un travail de reconstruction.

Le cinéma colombien est-il prêt à écrire et tourner des longs métrages sur la corruption des hommes politiques, sur les narcotrafiquants, sur les FARC ou sur la présence de la DEA sur leur territoire?

Bien sûr ! De nombreux films récents expriment un point de vue critique sur les supposées “vérités” officielles et sur la politique actuelle. Le cinéma colombien de ces dernières années n’a plus peur de traiter des sujets « tabous » : on parle du paramilitarisme, des guerrillas, de la corruption, de la difficulté à se réintégrer, à surpasser les traumas, à se réconcilier etc. Cela étant dit, les cinéastes colombiens ne veulent pas se limiter à traiter la guerre, la pauvreté ou l’exotisme de la différence. Ce n’est pas simple, puisque c’est ce qu’attend le public à l’étranger. Il y a là un piège qu’il va falloir apprendre à contourner.

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