Horizonte, le voyage maudit de César Augusto Acevedo

Écrit par SABINE GRANDADAM*

Journaliste

Juin 2025

Long métrage, 2024
Coproduction Colombie, France, Chili, Allemagne, Luxembourg 

De profondes lézardes courent sur les murs de la maison, comme des veines vides de sang sur un corps desséché. Un paysage brumeux et nu, comme dévasté par une catastrophe quelconque, n’offre que désolation et solitude, les plantes et les épis de maïs ont péri, comme la plupart des habitants. Dans cette sinistre entrée en matière, l’âme en peine de Basilio erre. Car Basilio est un fantôme aux yeux écarquillés par la terreur, la voix accablée par la colère et la culpabilité, qui revient au domicile familial à la recherche de sa mère. Tous deux décédés, ils entreprennent un long périple à la rencontre des victimes et des bourreaux d’une guerre civile fratricide. Un conflit qui a transformé le fils en tueur et fait disparaître le père, ne laissant à Inès, la mère, que l’inutile et silencieuse attente de leur retour. 

Horizonte est le second long métrage du cinéaste colombien César Augusto Acevedo, qui s’était fait remarquer dix ans plus tôt avec un premier film, La Terre et l’Ombre, récompensé au Festival de Cannes de 2015 par la Caméra d’Or et des prix Révélation ainsi qu’en Colombie en 2016 par le prix du meilleur film et du meilleur réalisateur décerné par l’Académie des arts cinématographiques. 

Il aura fallu dix ans pour que le cinéaste parvienne à “faire revivre ces innombrables voix qui se sont perdues et que nous, Colombiens, sommes si prompts à vouloir oublier“, comme il le confiait lors d’une interview en 2016 lors de la sortie de son premier film dans les salles françaises.[1]https://www.courrierinternational.com/article/cinema-le-film-colombien-la-terre-et-lombre-raconte-par-son-realisateur

Une ignominie insupportable 

De fait, le cinéaste ne fait que répercuter la lente voie de la résilience de son pays meurtri par plus de cinquante ans de violences et de destructions perpétrées par la guérilla, les groupes paramilitaires, l’armée… Mais Horizonte explore cette tragédie au coeur des familles, des villageois, se postant à hauteur de l’individu dépouillé de toute une vie, jusqu’à sa propre identité, pour mieux faire toucher du doigt l’ignominie – et une incommensurable culpabilité. À cette fin, le recours au surnaturel et à un cheminement métaphysique du film où la parole est modeste mais percutante permet au réalisateur de s’évader de l’analyse politique ou sociale pour explorer le dégât sur les âmes et les corps. Dans une filiation au “réalisme magique“ latino-américain, César Augusto Acevedo campe ainsi des scènes d’une nouvelle vie qui aurait pu être ou des épisodes festifs de village, comme un va-et-vient entre l’infini désir de réparer et une réalité obscène par sa violence. 

Mère et fils 

En chemin, les protagonistes fantomatiques réapprennent à devenir mère et fils, après des années de lien rompu par la guerre, et c’est alors que se dessine la question centrale du film : la rédemption, le pardon sont-ils envisageables ? 

À la fois cruel par habitude et détruit par son passé sanguinaire, Basilio, interprété par l’acteur colombien Claudio Cataño qui incarne le personnage du colonel Aureliano Buendía dans la série Netflix “Cent ans de solitude“ inspirée de l’oeuvre de Gabriel García Márquez, est bientôt aveuglé, au sens propre, par l’horreur de ses crimes. L’horreur devient insupportable, et cette transfiguration naît de la résurgence du lien maternel. Le personnage de la mère, pour autant qu’il apparaisse comme résigné et mutique, prend toute son importance à mesure que progresse le film. Cette mère incarnée par l’actrice chilienne Paulina García est atterrée par les crimes de son fils. Elle est la victime symbolique du processus implacable et universel de la violence qui rend toutes les mères mortes vivantes de douleur. Et c’est sous cette douleur que couve pourtant l’humanité, finalement irréductible malgré les coups du destin. Dans une vision que l’on peut qualifier de religieuse, cette mère transcende les péchés pour offrir, peut-être, la rédemption et l’expiation des crimes. 

Horizonte n’est pas le film confortable où la dénonciation réaliste et argumentée fait un travail de digestion. En plongeant dans ce film, il est trop tard pour s’indigner. Il n’est que temps de rejoindre un univers inconnu où ce sont les morts qui parlent, où la dévastation n’est plus récupérable, où les bourreaux sont mis face à leurs victimes, trop tard évidemment pour changer le cours des choses. C’est un film dont les plans très lents façonnent une ambiance pesante, où la photographie, avec ses paysages rudes, ses cimetières, ses villages décrépits, participe du malaise intentionnel du film. C’est aussi pour cette raison que Horizonte est une impérieuse invitation à un voyage maudit, pour comprendre.


*SABINE GRANDADAM : Journaliste pendant 25 ans au Courrier international, elle collabore aujourd’hui avec divers médias pour des reportages et articles portant sur le développement social, l’économie solidaire, ainsi que sur l’Afrique et l’Amérique latine.