VISIBILITÉ DES RÔLES FÉMININS DANS LA COMMUNAUTÉ WIWA

Un article de Nubia Rodríguez
SEPTEMBRE 2020

Ushui, la Luna y el Trueno, réalisé par le cinéaste Rafael Mojica Gil, originaire du peuple indigène Kankuamo, et son collectif  Bunkuaneyuman, est le premier documentaire recueillant la mémoire des femmes wiwas, un des quatre peuples habitant la Sierra Nevada de Santa Marta. Bien que faisant face à de multiples obstacles, les Wiwas s’ouvrent à l’innovation technologique afin de mettre en lumière le rôle fondamental des Sagas (femmes sages) et de consolider leur identité culturelle au sein de la communauté. Leurs témoignages sont d’une richesse incomparable et permettent de rompre avec le rôle passif endossé par ces femmes longtemps écartées par le conflit armé, l’acculturation due aux pratiques missionnaires et au fait colonial.

Affirmation du rôle des femmes

Les Sagas représentent la Lune et la Terre-mère. Ces femmes tisseuses, agricultrices, médecins, nourrices, ou encore chanteuses de rites sacrés jouent un rôle essentiel dans la vie quotidienne de leur communauté puisqu’elles sont chargées d’assurer le gîte, le couvert et les soins. Outre le fait qu’elles possèdent cette sagesse, elles sont aussi la mémoire de leur communauté, garantes de la pérennité de pratiques culturelles ancestrales. Les rituels, la sociabilité et l’éducation sont présentés et transmis à l’intérieur de l’ushui, la demeure sacrée au sein de laquelle les femmes se réunissent. De ce fait, les hommes n’y sont pas les bienvenus, et encore moins pour filmer. « En entrant, vous enfreignez les règles instaurées à l’origine » affirme la Saga. Cependant, elles comprendront plus tard l’importance de pouvoir s’exprimer et de faire connaître certaines coutumes grâce à la caméra.

Le récit cinématographique met alors l’accent sur la reconnaissance et le maintien de ces rituels et sur l’importance du partage entre les générations. Il s’agit de suivre ces figures spirituelles afin qu’elles apportent un précieux témoignage sur leur culture héritée de temps ancestraux.

Image, symbole et parole

Il existe, dans la cosmovision autochtone féminine, un pont spirituel fait de différents éléments tels que la musique, la danse et la couture. Ceux-ci servent à communiquer et à rendre hommage aux esprits de la nature. Rafael Mojica Gil affirme que « pour le peuple Wiwa, la musique est présente dans toutes les étapes de la vie. C’est un moyen de communication lié à la spiritualité et au terrestre. » Le chant des Sagas repoussent les êtres maléfiques pour défendre les habitants qui vivent sous le même ciel « lorsque nous chantons, nous purifions tous ceux qui font du mal, c’est pourquoi nous avons la mission de chanter. »

Les danses en couple miment le mouvement de la terre : les bras tournant en cercle imitent la rotation de la terre. Avec leur pieds, elles repoussent la saleté du monde et avec leurs mains, tout ce qui serait négatif. Ces danses évoquent non seulement la joie mais aussi l’harmonie avec la terre.

Enfin, la couture traditionnelle des mochilas (sacs) représente la création de l’univers qui est une spirale. Dans chaque point, les femmes écrivent leurs pensées et leur histoire traditionnelle. Pour la communauté féminine, il est essentiel de respecter cet ordre instauré depuis plusieurs générations.

Préservation de la mémoire

Au moyen de nouveaux supports audiovisuels et par l’intermédiaire de techniques propres au cinéma, la tradition orale du peuple féminin wiwa est mise en lumière afin de transmettre la valeur de leurs pratiques culturelles et leur histoire ancestrale. Les Wiwas utilisent le cinéma pour retracer et/ou réécrire leur histoire, en s’appuyant sur des récits communautaires ancestraux, et remplir les espaces fragilisés de la mémoire. 

Le langage cinématographique prend-t-il le relais de la transmission orale ? Sur ce point, il semble important de rappeler que le cinéma est un outil favorable au transfert de l’oralité. Il joue un rôle analogue à celui de la Saga. Pablo Mora, producteur du documentaire, considère que l’oralité ne peut être remplacée par la caméra, « le registre cinématographique n’est pas capable d’accomplir le rôle de la mémoire culturelle. » Selon lui, ce sont les savoirs du Mamo ou de la Saga (chefs spirituels) qui sont les réservoirs de ces traditions. « Même si nous comptons avec les outils qui permettent d’enregistrer la mémoire, celle-ci restera comme un souvenir, une évocation floue. »

Toutefois, le cinéma indigène contribue à revivifier la culture de peuples comme les Wiwas, en donnant une voix aux femmes. Comme un médiateur, il favorise l’écoute et l’échange, non seulement entre les jeunes générations et leurs aînés, mais aussi entre les hommes et les femmes.

Sources : 

http://www.humanas.unal.edu.co/colantropos/files/7614/8582/5394/Poeticas_de_la_resistencia_el_video_indigena_en_Colombia.pdf

Foro Ushui, la luna y el trueno 02/09/2020

https://centrodememoriahistorica.gov.co/micrositios/comunidades-etnicas/assets/pdf/ruama-Shama-desde-el-corazon-y-el-pensamiento-del-pueblo-wiwa.pdf

https://repository.javeriana.edu.co/handle/10554/46569

Nubia Rodríguez | EL PERRO QUE LADRA