Notes sur l'état du secteur audiovisuel colombien en 2020

Un article de Bíbata Uribe

Quand tu partiras pour Ithaque,
Souhaite que le chemin soit long…(*)

2020 a été une année qui a ébranlé nos fondations. Pendant cette période sans précédent, le sentiment de calme et de temps distendu nous ont permis, en tant que collectif, de nous réfugier dans le CINÉMA, de nous connecter grâce à lui, de réfléchir et de débattre longuement dans le but de maintenir vivant ce lien précieux qui nous unit.

Lors de la préparation du festival, nous nous sommes retrouvés, comme chaque année, confrontés aux multiples réalités qu’un tel événement implique :

  • La recherche d’éventuelles subventions – qui, ici (France) comme là-bas (Colombie), nécessite une expérience administrative et un certain niveau de cohérence.
  • La recherche de partenaires partageant une certaine idée de ce que représentent le cinéma colombien et les jeunes cinéastes en exil, leur engagement et leur optimisme. 
  • La recherche des infrastructures nécessaires pour réunir notre public dans les meilleures conditions possibles (salles, lieux d’exposition, espaces de réception, etc.)

Des mois de discussions, de planification et de négociations ont été nécessaires pour que cet événement ait lieu malgré tout.  Mais il faut le dire, nos bases économiques ont été fortement fragilisées. Depuis 2019, la suppression du concours du FDC (Fondo de desarrollo cinematografico) pour les Festivals de cinéma colombiens à l’Étranger par décision du CNACC (Consejo Nacional de las Artes y la Cultura en Cinematografía) et de Proimágenes nous a fortement affectés. Un concours que notre festival avait gagné dès sa création en 2016 et sans lequel des initiatives comme la nôtre sont menacées. Bien que le Panorama ait été inclus dans la liste des festivals éligibles à l’aide automatique de la participation internationale, cette aide, qui nous assurait la présence de quelques invités (réalisateurs, producteurs, etc) pendant le festival et couvrait des domaines importants pour la mise en œuvre de l’événement, a également été suspendue à cause de la fermeture des frontières et de la crise sanitaire de cette année. Un autre coup dur pour notre survie. 

Réaliser le Panorama, par les temps qui courent, demande un gros effort et une ténacité constante face à toutes ces contingences. Maintenir à flot ce modeste évènement est et sera – au cours des prochains mois – notre grand défi.

Mais… s’il pleut ici, là-bas c’est pas mieux ! (dicton populaire)

#SOSCultura | « Comme c’est moi qui collecte, je sais que nous n’aurons pas un sou pour le cinéma. » (**)

Maintenant, regardons rapidement ce qui se passe en Colombie cette année. Une mauvaise année pour le secteur audiovisuel en termes de force de l’industrie. 

Vous trouverez ci-dessous des extraits d’un entretien de Claudia Triana, directrice de Proimágenes, réalisée par Manuela Saldarriaga H. en juillet 2020 et publiée en espagnol dans Cerosetenta, un média numérique indépendant parrainé par le Centre d’études journalistiques de l’Universidad de los Andes.

Le Fonds pour le développement cinématographique, qui a été une source fondamentale pour les créateurs et le cinéma d’auteur, aura zéro peso l’année prochaine. Un concours que nous lançons depuis 16 ans dans le pays, non seulement pour les productions régionales mais pour tous les genres, et qui a changé le paysage cinématographique colombien (passant d’un film en 1998 à 48 à l’écran en 2019), n’aura pas d’argent pour soutenir les créateurs. Nous entrons dans une sorte de quarantaine de la production.

Beaucoup de sociétés de production devront travailler très dur pour réaliser leurs projets durant cette période. Parce que les fonds de tous les pays dépendent des autorités cinématographiques, c’est-à-dire des gouvernements, lesquels n’ont pas non plus d’argent. Et lorsque les gouvernements n’ont pas d’argent, quelle est la première chose qu’ils coupent ?

Si nous voulons mettre en scène et raconter nos propres histoires, ce qui est notre fonction sociale mais aussi le patrimoine immatériel d’une nation, nous devons le faire. Beaucoup de gens le pensent, surtout en Europe. Moins aux États-Unis parce qu’ils ont des systèmes de mécénat. C’est la raison d’être de tous les fonds qui ont été créés dans le monde. En Colombie, ces fonds soumis à concours et non remboursables sont basés sur le fait que le pays doit être mis en images par des Colombiens, et que cette profession doit être aidée par l’État.

Toutes les productions seront en grande difficulté dans les 18 mois à venir et les quelque 25 milliards de pesos que nous avions donnés au secteur, en le soutenant de manière subventionnée, nous ne les aurons pas.

Le secteur audiovisuel a été, sans aucun doute, un pionnier et une étape importante dans la contribution aux comptes nationaux. C’est certain. Nous avons fourni au secteur un système de subventions très intéressant et un processus intégré qui implique le renforcement des relations et de la confiance entre partenaires. Je crois que c’est ce que le secteur audiovisuel en Colombie a eu, que d’autres secteurs culturels n’ont pas eu et l’on espère qu’ils pourront obtenir grâce à notre exemple. C’est difficile, mais c’est la seule voie que nous ayons trouvée : des partenariats interinstitutionnels et le maintien de la volonté politique dans le temps.

Reste à savoir si la somme des volontés sera suffisante pour nous élever contre les mauvais présages. Seuls le temps et le travail acharné nous le diront.

Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit.
Ton but final est d’y parvenir, …(*)

(*)Ithaque, Constantin Cavafis – 1911 – Traduction de M. Yourcenar
 (**)Article : #SOSCultura | “Como soy la que recauda, sé que no tendremos un peso para cine”: Claudia Triana https://cerosetenta.uniandes.edu.co/soscultura-se-que-no-tendremos-un-peso-para-cine-claudia-triana/