MÉMOIRE DANS LA BRUME

Réflexions sur le film LA NIEBLA DE LA PAZ de Joël Stangle

Un article de Juan David Betancourt
OCTOBRE 2020

LA NIEBLA DE LA PAZ de Joel Stängle

La mémoire constitue un oxymore : elle peut être un grand trésor, avec sa multitude de souvenirs, mais elle peut être aussi un énorme vide lorsque l’on expérimente l’absence de souvenirs. Le processus oxymorique rend compte de l’inéluctable tragédie dans les rapports de l’existence. En ce sens, La Niebla de la Paz représente l’inépuisable rapport tragique entre la mémoire dans l’histoire du conflit en Colombie et les tentatives vaines de pacification

Dans ce film, la montagne représente le scénario de la mémoire, espace « ouvert » qui témoigne et conserve les souvenirs des événements conflictuels en Colombie. Paradoxalement, cet espace ouvert s’enferme dans une vaste extension pour dissimuler les mémoires historiques antagonistes qui se matérialisent dans des enregistrements, des documents et des vidéos. Ainsi, ce film met en évidence une dystopie de la guerre et en même temps une utopie de la mémoire.   

Par ailleurs, le premier scénario exprime la symbiose entre une micro-société pourvue de racines urbaines et la fôret au XXIème siècle, marquée par la vie en communauté sous les principes d’une organisation hiérarchique armée: secrétariat, communications, infanterie, etc. Nous avons l’habitude de nous représenter seulement un champ de bataille, au « physique viscéral ». Néanmoins, un deuxième scénario, éloigné du premier, émerge dans le film pour rendre compte de la pluralité des « champs de bataille »: les dialogues de paix à La Havane. Il s’agit d’une guerre sans armes ou « guerre politisée ». Ceux qui ne sont pas habituellement en première ligne de bataille sont soit du côté étatique, soit du côté de la guérilla.  

EL SEGUNDO ENTIERRO DE LEJANDRINO

Le passage entre le premier et le deuxième scénario est brillamment véhiculé par le réalisateur Joel Stängle. En effet, il utilise une méthode qui consiste à raconter des faits sous la forme de confessions « du moins fort » : les fantassins de la guérilla. Cela constitue la force  de son style documentaire, dans la mesure où elle revalorise l’« antivaleur » de la chair à canon de la guerre : la réflexion. Dans le cadre d’une chronologie détaillée  conflit armé – dialogues de paix – réinsertion sociale – retour fragmenté à la guerre, les protagonistes nous embarquent dans leur périple comme si nous étions des « fils et filles de la guerre », tels des enfants nés dans les milieux dépourvus d’options et de présence étatique, en les plaçant dans un labyrinthe : de la vie, de la guerre et de l’avenir. 

Par ailleurs, la force de ce documentaire constitue aussi une faiblesse dans la ligne discursive. En effet, nous nous retrouvons dans une sorte de polarisation de perspective en ce qui concerne les formes d’enrôlement : le documentaire n’adopte jamais le point de vue du recrutement forcé au sein de la guérilla, mais il se limite à une idée de l’enrôlement volontaire ». Des militants sous l’influence d’une histoire de la violence d’État comme le fondement de ce volontarisme.

L’oxymore de la mémoire représenté par La Niebla de la paz trouve son point culminant dans le refus « démocratique » des accords de paix en 2016, celui qui est incarné par la question : comment un pays qui ne connaît pas l’histoire de la guerre pourrait-il comprendre le sens de la paix ? Ainsi, la tragédie oxymorique se résume par le verdict de désaccord d’une partie très réduite de la population,  qui est paradoxalement la plus éloignée du conflit et des champs de bataille.  « Ceux qui ne peuvent pas se souvenir du passé sont condamnés à le répéter » disait George Santayana.

Juan David Betancourt, Doctorant

Doctorat en philosophie

Laboratoire Logiques Contemporaines de la Philosophie (LLCP)

École Doctorale Logiques et pratiques du sens  – Université Paris 8