Luz, the flower of evil
Quand la pénombre doit être éclairée.

Un article de Carlos Fernando Alvarado Duque | traduction Vincent Patouillard
OCTOBRE 2020

On appréciera toujours que le titre d’un film soit un hommage à la matière qui fait le cinéma. On ne doit pas perdre de vue que, comme tant d’autres l’ont montré, le septième art fonctionne en modulant la lumière, en lui donnant forme, en apprivoisant ses reflets, en en faisant un moyen pour de nombreuses fins. Pour cette raison, regarder Luz, le premier film du réalisateur colombien Juan Diego Escobar Alzate, c’est d’abord une petite contribution au milieu dans lequel il travaille. Qu’on ne s’y trompe pas. Ce n’est pas simplement un hommage au septième art basé sur un label, c’est un hommage, comme il se doit, à la mise en œuvre. Luz est à la fois le titre du film, hommage au médium et, paradoxalement, le nom d’un personnage que l’on ne voit jamais, comme un prétexte symbolique pour le récit.

Commençons par l’idée d’hommage. Dans une large mesure, le cinéma a choisi de rendre la lumière invisible. Si vous me le permettez, je peux expliquer cette idée ainsi : si la lumière avec laquelle on travaille devient visible (évidente), quelque chose de mauvais se produit dans la facture du travail. La lumière, que nous ne pouvons que voir et non toucher, doit aussi être seulement un moyen pour que les personnages, les objets ou les scènes apparaissent devant le spectateur. Elle est peut-être reconnaissable aux contrastes naturels qui dépendent davantage de la diégèse que de la force expressive de la lumière elle-même. Dans cette histoire, l’hommage apparaît lorsque la lumière cesse de se cacher et devient visible. Cela se voit facilement dans un travail de postproduction qui sature les couleurs des paysages naturels du film jusqu’à les transformer en quasi peintures. Alors le ciel devient aigue-marine, le blanc des nuages perd son contour, le vert éclate jusqu’à atteindre à peu près le jaune du soleil. C’est la lumière, devenue expression sensible, qui est célébrée.

Du point de vue de l’histoire, Luz est un personnage absent. Hommage probable à la nature, à la terre-mère toujours menacée par l’avancée de la civilisation, c’est la mère des trois filles de El Señor, les protagonistes de notre histoire. Dans le paysage bucolique de la cordillère des Andes, le style folk horror est utilisé pour nous raconter une histoire de fanatisme, à une époque indéterminée. El señor officie comme prêtre, chargé d’écouter les desseins de Dieu et de combattre le démon, en annonçant l’arrivée du messie (un enfant d’un peu moins de dix ans) qui est attaché dans un enclos. Il a trois filles, Uma, Zion et Laila, qu’il considère comme des anges et qui révèlent la violence d’une éducation machiste, d’une vision hétéronormative qui, en somme, suppose la négation du corps et de ses plaisirs. Luz est, apparemment, la mère qui n’est plus là. Un personnage clé qui, à bien des égards, surprend comme forme de salut dans un monde où la foi aveugle est destructrice. 

Et dans une telle mesure, Luz, mère absente, personnage qui se veut clarté dans un monde que la pénombre envahit peu à peu (à mesure que le film progresse, s’installe un clair-obscur qui révèle l’ambiguïté des personnages, leurs doutes, leurs tourments), nous évoque toujours la ruine de l’homme. El señor, convaincu qu’il est la voix de Dieu, conduit la petite communauté rurale à la folie. Ses filles, d’anges deviennent démons en se laissant tenter par les plaisirs du monde : Uma est enceinte, Laila se complait dans la musique de Mozart. Dans les deux cas, il semble que le monde sensible mène à la perdition. Luz signifierait le désir d’éclairer les pénombres dans lesquelles l’obstination humaine nous a plongés. Que ce soit sous forme divine ou comme symbole de clarté, on s’attend à quelque chose qui dépasse le monde terrestre. Le film, enfin, nous emmènera aux pires conséquences de ce scénario et la lumière, pourrait-on dire, brillera tout le temps par son absence. Un paradoxe qui, grâce à l’histoire, est une belle célébration du monde du cinéma