LA FORTALEZA OU LA FUREUR DU JEUNE ULYSSE

Un article de Paula Rodriguez Polanco
SEPTEMBRE 2020

La Fortaleza est un film documentaire réalisé par Andrés Felipe Torres en 2019. Le film nous emmène dans un voyage frémissant et périlleux qu’entreprennent trois adolescents pour voir jouer leur équipe de football, en traversant le pays du nord au sud dans une aventure de 900 kilomètres à pied et en camion. 

Après sept ans dans la deuxième division de la ligue nationale de football colombien, l’équipe Atlético Bucaramanga peut remonter dans le classement en gagnant un match aller-retour contre Universitarios de Popayán. La Fortaleza est le portrait de Jorge, Óscar et Carlos, trois jeunes qui trouvent dans le football un lieu d’amitié, de foi et de ferveur religieuse.

Thème littéraire et iconographique de prédilection, le voyage s’ouvre sur un univers complexe et multiple, où la découverte, l’initiation, l’aventure, l’amour ou la mort sont toujours latents. Dans La Fortaleza, le voyage exprime un sentiment d’adhésion à une communauté et montre la désolation d’une jeunesse en désarroi qui s’impose au monde avec passion et violence. Le voyage s’avère comme une nécessité, un exploit que les personnages doivent faire pour prouver non seulement leur fidélité mais aussi leur appartenance au monde qu’ils revendiquent. Andrés Torres ne se contente pas de faire un simple état des lieux des ultras dans cette région de la Colombie ; il s’immerge dans les profondeurs de ce monde pour nous livrer son regard depuis l’intérieur. Car le regard ne se situe pas dans l’axe du chasseur qui guette sa proie. Le film montre le désir de ces personnages à être racontés et la caméra semble appartenir à cet univers. Elle fait partie intégrante du groupe ; elle est instable, mouvante, imprécise, brusque et énergique.

Nous sommes confrontés à un portrait d’une jeunesse furieuse et radicale, un portrait intime réalisé avec un regard complice chargé d’une forte densité émotionnelle. C’est à travers un processus d’incarnation mis en œuvre dans la construction des trois personnages principaux que l’auteur réussit son entreprise. On les suit dans leur rapport à autrui, dans la rue et dans leur chambre. Le film se concentre dans le personnage de Jorge « El Loco », que Torres filme de très près. Par ce choix de proximité de la caméra, le réalisateur garde le spectateur près des corps des personnages pour sentir les mouvements de leur vie intérieure. À l’image du terrain de football, le corps de ces adolescents sont un lieu de combat ; une cartographie de leur vécu y est inscrite. Des corps tatoués en gros plans se dévoilent et on comprend que le terrain déborde ses limites spatiales et s’inscrit dans les corps de ces jeunes, qui gardent dans leur peau les marques et les cicatrices de la violence. 

Par ce biais, le réalisateur nous montre que ces corps sont des terrains de bataille. L’image les rend héroïques comme des corps de guerriers ou de soldats qui partent au combat avec des tatouages gravés sur leur peau, indiquant leur adhésion à un camp. À la dimension intime du corps s’ajoute une sphère collective par le choix d’inscrire à la surface même des corps des signes visibles d’une croyance et d’une appartenance à un groupe. La Fortaleza nous fait comprendre que cette dimension collective dans le corps des personnages est constamment pénétrée par le royaume du public. De cette manière, différentes formes de pouvoir viennent interférer au sein même des corps. Le réalisateur montre que ces corps sont des territoires où convergent une multiplicité de forces différentes : ils sont instrumentalisés par différents types de pouvoir, mais ce sont aussi des corps qui essayent de résister. Ainsi, La Fortaleza nous fait voir que les corps de ces jeunes deviennent des espaces géographiques où confluent différentes forces pour devenir des territoires de guerre, où le privé et le public, l’intime et le collectif entrent en confrontation. En filmant ces corps, Torres nous fait voir qu’ils sont porteurs de traces, devenant ainsi des réceptacles vivants d’une histoire et d’une mémoire individuelle et collective imbriqué

LA FORTALEZA

Dans La Fortaleza, Andrés Torres se sert de différents motifs de la tradition classique pour construire une narration épique renversée où les corps deviennent protagonistes. De même, nous trouvons un champ lexical de la tradition épique dans les discours mêmes des personnages (« Nous avons vu des combats monumentaux »), ainsi que dans les chansons (« Nous n’oublierons jamais la légende »), comme s’il s’agissait du cœur d’une tragédie grecque. Avant de partir, les personnages vont à la tombe de leur ami JeanKa pour lui demander de la force et du courage pour le voyage, lui laissant des offrandes (un joint et un drapeau de leur équipe), se confiant à lui comme on le ferait à des dieux dans un temple. D’autre part, les personnages féminins attendent le retour de leurs hommes et pleurent les morts, et se situent toujours à la périphérie de la narration, nous montrant la place des femmes dans cet univers. Au choix de ces motifs s’ajoute une construction narrative centrée sur un personnage qui trace le récit. Le réalisateur fait du personnage de Jorge le héros de son épopée contemporaine à rebours qui, tel un Ulysse qui quitte Ithaque, se prépare pour les périples qui l’attendent dans son voyage vers Popayán. Mais à différence du poème d’Homère, La Fortaleza ne nous montre pas le retour. Le film se concentre dans le voyage vers Popayán alors que le retour n’est que suggéré ; le héros de La Fortaleza peine à quitter son Ithaque, mais paraît la retrouver facilement.

Nous assistons en tant que spectateurs à une sublimation des personnages dans le film, des personnages marginaux sont ici mis en valeur dans la beauté désolée de leur jeunesse et dans la férocité de leur rapport au monde. 

    C’est à partir de l’incarnation du personnage de Jorge comme héros d’une épopée contemporaine, sincère et féroce, que l’auteur réussit à faire un portrait du groupe. « Voir le visage c’est parler du monde. » [Lévinas, Emmanuel. Totalité et infini: essai sur l’extériorité. Le Livre de poche. Paris: Librairie générale française, 1990, p. 190.]

Et c’est également à partir de Jorge que nous découvrons une autre entité primordiale du film et qui se présente comme un autre personnage : le terrain de football. Il est le centre névralgique de la vie de « El Loco » et de sa bande, ainsi que de celle tous les autres personnages du film. Cet espace devient l’extension du corps de ces adolescents et c’est ici que le vie de la cité fait convergence : c’est le lieu du politique, du commerce (avec la vente de drogues), de la vie sociale, de l’éducation (un plan nous montre des jeunes réunis en cercle apprenant à se battre au couteau), des loisirs avec les cours de musique pour encourager l’équipe, et bien sûr des matchs. Lorsque le film ne montre pas le voyage, nous sommes constamment imbibés de cet espace comme lieu de vie et lieu de l’agôn, comme un personnage omniprésent qui fait la liaison entre les séquences.

Ainsi, Andrés Torres nous offre un documentaire sensible sur l’extase de vivre dans la rudesse du contexte colombien à travers un regard complice et intime de ces adolescents. La Fortaleza est un film où la violence et la passion se côtoient et s’entre-touchent constamment, c’est le voyage et le combat d’une jeunesse marginale qui se bat pour trouver une place dans un monde qui semble l’oublier.

Paula Rodriguez Polanco, 2020 | EL PERRO QUE LADRA