Entretien : Juan Sebastián Mesa, réalisateur de La Roya

Entretien de Bíbata Uribe
Traduction Vincent Patouillard
Septembre 2021

Ton film LOS NADIE, que le Chien-Qui-Aboie a eu le plaisir d’accompagner dans sa distribution en France, est un portrait du monde urbain de Medellin. Comment est né le projet LA ROYA, qui se déroule dans un contexte rural ?

Ma famille vient d’un village de producteurs de café. Presque tous ont migré vers la ville mais, après plusieurs années, mes parents ont décidé de revenir. J’ai passé ma vie entre le rural et l’urbain. Los Nadie (Les Invisibles) est le portrait d’un monde que j’ai habité pendant mon adolescence et La Roya (La Rouille) est un retour à mes souvenirs d’enfance et à la ruralité si présente dans mes racines. Los Nadie est l’histoire d’un voyage, d’un départ et La Roya celle du retour de ceux qui s’en sont allés, vue à travers les yeux de celui qui n’est jamais parti.

La maladie des caféiers – la rouille – est un thème récurrent de l’histoire de la Colombie, pays producteur de café. Parle-nous un peu de cette métaphore, de la relation entre ce fléau et l’histoire que raconte le film.

La rouille est un champignon qui ronge les feuilles de café. Il se propage rapidement, affaiblit les plantes et provoque la chute des fruits avant qu’ils ne mûrissent. Dans le film, il s’agit d’une métaphore sur la décomposition émotionnelle d’une personne confrontée à un rêve qui se brise et qui ne peut y faire face. C’est l’incapacité de changer le cours des choses et la nécessité de les accepter pour pouvoir aller de l’avant.

Le film évoque une histoire d’amour et de discorde entre deux mondes, raconte-nous comment s’est passé le processus d’écriture.

J’ai commencé l’écriture du scénario à Medellin, puis j’ai eu la chance de faire partie de la Cinéfondation, la résidence du festival de Cannes. J’ai passé environ six mois à Paris à écrire avec cinq autres réalisateurs venus du monde entier. Ce fut un processus de rétroaction assez intense. Finalement, après avoir parcouru tout le sud-ouest d’Antioquia, j’ai commencé la réécriture. Parmi certains lieux déjà repérés, j’ai pu confronter le scénario à la réalité et lui donner une tournure pour atteindre l’atmosphère finale du film.

"Dans le film, la roya c'est une métaphore sur la décomposition émotionnelle d’une personne confrontée à un rêve qui se brise et qui ne peut y faire face.".

Le paysage (montagnes et plantations de café) occupe une place importante dans le film. Comment s’est passée cette approche en termes de conception esthétique et logistique ?

Le film se déroule au milieu d’un paysage aussi beau qu’hostile et oppressant. Atteindre les lieux de tournage a été de nombreuses fois un grand défi pour l’ensemble de l’équipe. La pluie et la boue en rendaient l’accès très difficile. C’était une lutte constante contre les éléments qui nous a aidés à comprendre immédiatement les épreuves qu’un paysan doit surmonter en Colombie.

Le film est une coproduction française, comment s’est passée cette relation d’équipes entre deux pays ?

C’est une coproduction avec Dublin Films, une société dirigée par David Hurst. C’est notre première coproduction et le processus d’apprentissage a été intense. Pendant le tournage, nous avons pu compter sur la présence d’un ingénieur du son français, et la postproduction a été réalisée à Bordeaux. Il a également été très intéressant de comprendre comment le pays est perçu de l’extérieur. Cette relation a été très fructueuse car les deux parties ont appris et vécu le film de manières différentes mais complémentaires.

Quels sont tes prochains projets ?

En ce moment, je travaille sur mon troisième long métrage Lover go home!, une coproduction avec Dublin Films qui se déroule à New York et à Medellín. Dans ce projet, je suis très intéressé par l’exploration de la géopolitique des corps, comment nos marques et nos cicatrices peuvent finir par être l’axe narratif d’une histoire.