Entretien : Diógenes Cuevas, réalisateur de Una Madre

Propos recueillis par Diana Prada
Traduction Sabine Grandadam
Septembre 2021

Le réalisateur Diógenes Cuevas présente son premier long-métrage Una madre, une fiction où la narration se tend progressivement, avec subtilité, à mesure que des indices, les émotions contenues, les silences et les vides questionnent les notions de famille, d’injonction, de liberté et de sagesse. 

Après la mort du père, le cadet de la fratrie entreprend de libérer sa mère, enfermée dans un asile psychiatrique. Au cours de leur fuite à travers un interminable paysage de montagnes et de forêts, la mère et le fils se voient confrontés à leurs délires et à leurs souvenirs. Dans ce drame jalonné de péripéties intenses, les personnages tentent de se maintenir à flot au milieu de la folie et de la répression sociale qui les entoure. 

Una madre a été sélectionné par plusieurs festivals tels que le Festival du cinéma de Miami, le Festival international de Mérida et le Festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane.

Comment est née l’histoire de Una madre ?

Cette histoire a surgi à partir de la nécessité de raconter sous forme de fiction mon propre vécu aux côtés d’une personne mentalement fragile. Bien que le film ne soit pas basé sur des faits réels, il s’est bâti sur une impulsion très personnelle, celle d’explorer certains fardeaux que je traînais depuis ma jeunesse.

Ton film évoque les liens familiaux, les plus évidents, ceux des affects et des traits dont on hérite, mais aussi les liens inconscients qui traversent des générations. Comment as-tu construit l’univers émotionnel et psychologique des personnages ?

Le processus de construction de Una madre a été très cathartique. C’était mon premier scénario de long-métrage, et j’ai commencé à l’écrire plutôt pour me soulager, comme un moyen de me guérir. Je pense que finalement, toute cette énergie que j’y ai mise s’est déversée dans l’univers émotionnel et psychologique des personnages, parfois consciemment et à d’autres moments, de façon plus inconsciente. 

Cet univers, je l’ai construit en cherchant à être reconnu, c’était mon but initial. Chercher une famille. Et c’est précisément ce qui motive le personnage principal à entreprendre son voyage. Mais cette quête de famille du personnage, quelque part, s’apparentait à ma propre recherche, à cette époque. Quand j’ai réalisé cela, j’ai commencé à retravailler le sujet principal du film en y conjuguant d’autres thématiques plus proches de moi en tant que réalisateur. Dans ma jeunesse, j’ai souffert de dépression et de crises de panique, j’avais tout le temps peur de devenir fou. 

Aujourd’hui, des années plus tard et après avoir surmonté cette phase, je vois clairement dans ce film une part de moi-même à cette époque.

La folie est aussi un axe central du film. Petit à petit, nous comprenons ses différentes facettes et nous sommes amenés à nous interroger sur la sagesse et sur l’ordre qui sous-tend cette sagesse. Quelle définition donnerais-tu à la folie qui traverse le film?

L’idée que l’on se fait de la folie dans Una Madre est résumée dans l’un des dialogues les plus emblématiques du film : “Les gens préfèrent un mort plutôt qu’un fou, parce que le mort, on peut le glorifier, alors que le fou, il faut le cacher.“ Cette phrase m’a servi à développer le concept de folie dans l’histoire comme quelque chose que la société tend à réprimer, avec des médicaments ou par la contention, comme on le voit dans le film avec le personnage de la mère recluse dans une institution. C’est un monde où l’on juge et diabolise tout comportement qui ne correspond pas à un ordre rationnel. Même si cet ordre est justement la cause de la folie. 

"Le film explore le concept de liberté de l’individu, ou du moins la tentative de conquérir cette liberté. D’essayer de s’extraire de l’ordre établi, des limites imposées par une société répressive, d’oser défier tout cela, bien que le prix à payer en soit très élevé".

La folie et la diabolisation ont toujours été utilisées pour contrôler ou contraindre -a fortiori si elle est mère – une femme libre ou qui agit en dehors des normes. Ton film évoque ces pratiques et ces représentations machistes. Peux-tu nous parler des personnages féminins de ton film ?

Dès le départ, j’ai installé un univers répressif, machiste, où les figures du père, de l’époux ainsi que de la religion sont représentées comme des instruments de répression de la femme, mais aussi de toute sensibilité masculine. J’ai senti combien ces barrières se dressent contre toute once de féminité, de liberté, de dimension maternelle ou de sensibilité, et c’est pourquoi les personnages féminins du film se sentent piégés. Comme Dora qui rompt avec la réalité, ou Carmen à la ferme avec son père, ou Socorro la soignante de l’institution d’accueil des personnes âgées ou malades.

Dès la phase d’écriture du scénario, j’ai voulu souligner à quel point la maladie mentale est le produit de cette répression, de ces abus et de l’abandon. J’ai installé des personnages susceptibles de fonctionner en miroir d’autres personnages. C’est le cas de Norman, le paysan qui symbolise la figure paternelle pour Alejandro, et de Dora, qui fait écho à Carmen. Celle-ci, à force d’être enfermée dans sa ferme, finira par rompre avec la réalité.

Le film démarre sur les retrouvailles entre une mère et son fils, qui entreprennent de fuir. Ce voyage enclenche pour tous deux un processus de catharsis, et à mesure qu’ils avancent, atteindre la liberté s’avère impossible. À cet égard, le film se penche sur la liberté individuelle….

Oui, le film explore le concept de liberté de l’individu, ou du moins la tentative de conquérir cette liberté. D’essayer de s’extraire de l’ordre établi, des limites imposées par une société répressive, d’oser défier tout cela, bien que le prix à payer en soit très élevé. On peut avancer qu’il s’agit d’une recherche naïve de liberté, guidée par le besoin de reconnaissance, d’avoir une famille, quelle qu’elle soit. C’est une soif de liberté qui, d’une certaine façon, est motivée par un amour maladroit, égoïste, mais qui tout compte fait, est de l’amour.

On peut voir ce film comme un suspense, étant donné que les situations, les paysages et les indices qu’ils laissent font partie intégrante d’une architecture qui maintient une tension tout au long de l’histoire. Comment as-tu structuré ton scénario ?

J’ai tendance à rester très classique dans la phase d’écriture. Je me sens plus à l’aise en me basant sur une structure en trois actes, et en évitant au maximum les flashbacks et les voix off. Cela vient peut-être de mon expérience du documentaire pendant des années. La rudesse et l’immédiateté dans film se prolongent tout au long de l’histoire d’Una madre, car le scénario est construit comme une descente aux enfers. Celle d’un personnage qui se retrouve acculé par les décisions qu’il prend. D’une certaine manière, j’ai toujours voulu que le scénario reflète l’anxiété du personnage principal, qu’il soit imprégné de toute cette urgence et de cette instabilité. Que l’on se sente à court de respiration, suffocant et claustrophobe tant visuellement que par la construction du film. C’est pourquoi on peut y voir du suspense.

L’un des atouts de ton film est le jeu d’acteurs, intense et puissant, de José Restrepo et de Marcela Valencia. Comment s’est déroulée la direction d’acteurs ?

J’y ai pris beaucoup de plaisir. Nous avons eu deux semaines de répétitions, qu’ils ont passées à faire des exercices de respiration, à tester des émotions, à incarner les liens entre les personnages. Ainsi José et Marcela n’ont eu que quelques sessions de répétition au début, puis ils ne se sont pas revus jusqu’au tournage, afin de bien ancrer la rupture de leur relation mère-fils. Nous avons aussi travaillé l’improvisation sur certaines scènes du scénario afin d’éviter d’éteindre l’étincelle. Pendant le tournage, nous pouvions finaliser la scène en nous inspirant du ressenti des acteurs. Nous discutions beaucoup sur le non-dit dans la relation entre les deux personnages, sur les représentations que nous délivrait le scénario, sur le déroulement des scènes, et sur la façon dont leur lien se tissait au fil de l’histoire.

Le paysage apparaît comme un élément important dans le film. Comment as-tu choisi les lieux de tournage et comment cela s’est-il passé ?

Je me souviens qu’il y a bien des années, alors que je commençais à peine à écrire la première version du scénario, j’ai eu l’occasion de traverser en bus la région de San Pedro de los Milagros, proche de Medellín où je vis. J’ai tout de suite été happé par le vert intense de ces lieux, ces collines, le climat, et je me suis dit que ce serait l’endroit parfait pour la déambulation d’Alejandro et Dora. 

Par la suite, j’ai toujours gardé en tête ces paysages, je savais qu’ils seraient déterminants dans l’histoire quand il serait question des obstacles auxquels serait confronté le personnage. De plus, sur le plan esthétique, quand il s’est agi de me plonger dans l’univers du film, je me suis laissé inspirer entre autres par l’œuvre du peintre Caspar Friedrich, avec ces espaces immenses où la figure humaine s’efface. Je sentais que le paysage de San Pedro de los Milagros se rapprochait de ce modèle et parvenait à me faire ressentir cette immensité. 

Tourner là-bas n’a toutefois pas été facile, les déplacements prenaient beaucoup de temps et nous avions un programme de tournage assez serré. Et puis le climat était très versatile et la lumière naturelle disparaissait assez vite car nous étions entourés de hautes montagnes. Sans compter le froid qui nous glaçait les os, la nuit. Néanmoins, le silence, le vent et ce paysage méritaient chaque instant que nous y avons passé.

La fin de ton film est surprenante. Il y a comme un grand silence et la tension demeure alors que le film est terminé. Comment as-tu imaginé cette fin ? 

J’ai construit cette fin au fil des différentes versions sur lesquelles je travaillais. D’une certaine façon, ce travail tendait toujours vers cette décision finale, mais ce n’est que dans la dernière version que j’ai eu l’idée de l’eau. Cette fin, c’est moi (dans le passé) me libérant de tout ce qui m’étouffait. C’est ma catharsis finale d’auteur. C’est le point de bascule à partir duquel je renais. Quand j’ai créé cet univers dense dans lequel évoluent les personnages, je savais que j’irais vers une fin semblable. C’était nécessaire à mes yeux, à titre personnel.