La venganza de Jairo, un film qui cultive le culte

Entretien de Matilde Valencia et Jhon Uribe | traduction Vincent Patouillard
OCTOBRE 2020

Artiste de formation, Simón Hernández est réalisateur, producteur et monteur. Sa passion pour les histoires de vie et son approche documentaire l’ont amené à réaliser des films tels que Pizarro (2015) et La Venganza de Jairo (La Revanche de Jairo), présenté dans notre 8ème édition. Le Chien Qui Aboie l’a interrogé à propos de ce documentaire sur Jairo Pinilla.

Quand t’es-tu intéressé à Jairo Pinilla et quelle est l’origine de La Venganza de Jairo ?

Simón Hernández : J’ai rencontré Jairo en 2000, alors que j’étudiais les arts. À l’époque je voulais faire un court-métrage d’horreur à Bogotá et un professeur m’a conseillé de rechercher Jairo, qui avait disparu. Nous l’avons retrouvé quelques mois plus tard et le cinéma fantastique a commencé à exister pour moi, en faisant un film appelé Cuestión extraterrestre (La question extraterrestre). Nous l’avons fait avec un million de pesos que le District nous avait donné et nous avons payé Jairo 300.000 pesos. Après qu’il ait réalisé Por qué lloran las campanas (Pour qui pleurent les cloches), j’ai monté une société de production et nous l’avons engagé pour faire de la postproduction. Nous avons ainsi noué une relation plus étroite jusqu’au jour où Jairo est arrivé dans mon bureau et m’a dit qu’il réalisait son dernier film, El espíritu de la muerte, poder satánico (L’Esprit de la mort, pouvoir satanique). Quelques jours avant, j’avais justement pensé faire un documentaire sur un tournage de Jairo Pinilla ! C’est inexplicable comment ces deux choses se sont combinées. Heureusement, les gens sont devenus très professionnels, mais Jairo incarne une certaine forme de résistance. Il est pointé du doigt pour avoir fait du « mauvais cinéma », mais c’est faux. Il y a de nombreuses façons de faire du cinéma, et celui de Jairo n’est pas seulement génial, il est aussi colombien et ne se reproduira plus jamais.

Dans le film, il y a différents registres : témoignage, archive, immersion… Quel dispositif as-tu construit pour façonner toute cette matière et réaliser cette conversation entre le passé et le présent ?

S.H. : Quand on réfléchit au pourquoi et comment, trouver le dispositif a été le plus difficile. Au début, je ne voulais pas être présent, mais pendant le tournage et les échanges avec Jairo, j’ai senti que les seuls moments de vérité, c’était quand nous parlions au téléphone. C’est la raison pour laquelle nous avons inclus les appels, sinon Jairo se mêlait toujours de son personnage. Il a beaucoup parlé de sa vie et développé des théories de conspiration, mais quand nous parlions au téléphone, c’était plus transparent. J’ai travaillé avec Elisa Puerto, une scénariste spécialisée dans le cinéma fantastique. Elle nous a aidés à rester dans le registre du fantastique qui était aussi un portrait. Ça m’a également beaucoup aidé de faire des recherches sur le cinéma dans le cinéma. Ça m’a permis de trouver la narration pour maintenir l’attention. On a repassé toute sa filmographie pour capter le monde de ce personnage. Voir Jairo sur le plateau et le filmer dans une lumière tamisée par un sac sur la lampe, ou que quelqu’un a percé un trou dans une casserole de la cuisine et y a mis le micro pour améliorer le son… Ce sont des choses d’une grande beauté. Ça justifie la façon de Jairo de faire du cinéma qu’il a appris tout seul, sans école. Cette façon est liée à ma manière de filmer parce que je tourne par petit bouts, plus punk, en essayant de provoquer des instants. Mais cela ne cadre pas avec le canon d’un grand tournage.

Le montage de ces « métarécits » a-t-il été difficile ?

S.H. : Quand je vois toutes les erreurs, je réfléchis à ce que j’aurais pu faire de mieux pour saisir des instants plus intéressants. Cependant, je pense que c’est ce dispositif qui a fait le film. Je n’ai jamais pensé faire un biopic classique de Jairo.  En 1998, Ciro Guerra avait réalisé un documentaire sur Jairo alors qu’il étudiait encore à l’Université nationale, mais ce travail aussi a été perdu. Nous avons retrouvé un master VHS de ce 

documentaire et nous avons réussi à inclure certaines parties dans notre film, ce qui est merveilleux. Ce que nous voulions faire, c’était retourner la caméra et le laisser donner sa propre version des faits. Évidemment nous avons dû rapporter des séquences comme celles avec Ciro Guerra ou Luis Ospina, des proches de Jairo, et où je ne cherchais pas à ce qu’ils intellectualisent, mais qu’ils parlent de leur expérience et de leur amitié avec lui. Jairo aime le cinéma par-dessus tout, et je crois qu’il fallait le représenter en train de faire ce qu’il aime tant.

Tes films témoignent d’une forte empathie pour les sujets et les personnages qui sont aussi outsiders que passionnants, comme Pizarro ou Jairo Pinilla Comment être au service de la réalité qui s’enregistre et non de celui qui est filmé ?

S.H. : En tant que documentaire, nous avons un contrat invisible et l’éthique va de pair. Par exemple, avec María José Pizarro, nous sommes presque frères, car comme avec Jairo, j’ai passé cinq ans dans l’élaboration et on connaît le bon et le mauvais côté des deux côtés. On a donc le privilège d’accéder à un milieu très privé de chaque personne et après y être entré, on doit travailler à la narration cinématographique. Se demander quelle est l’universalité du récit, comment articuler une histoire qui peut fonctionner au-delà de la fascination pour ces personnages. C’est là que j’essaie de m’arrêter. Créer un climat de confiance réel à partir duquel je peux raconter une histoire plus universelle qui parle de ces grands personnages et, en même temps, enquêter sur leurs démons, leurs peurs, cette vulnérabilité qui les rend humains et nous relie au cinéma.

Dans ce panorama du cinéma colombien, quelles sont les difficultés et les défis que tu perçois ?

S.H. : En Colombie, il y a de grands réalisateurs. Beaucoup de gens pensent et font les choses de manière indépendante et je crois que faire de la fiction ou du documentaire est tout aussi difficile. Quand on se lance dans cette entreprise, en tant qu’indépendant, on y passe au moins cinq ans et je constate qu’en général, on a tous les mêmes difficultés de financement. Comme on n’est pas dans le système, la distribution devient un gros problème. On finit par tout faire quasi artisanalement, avec une conviction plus forte pour l’art. Aujourd’hui, il y a plus de professionnalisme et plus de possibilités de distribution, mais cette dernière est avant tout pour un certain type de films. Parce que pour un cinéma plus marginal, plus résistant, nous sommes toujours dans la même lutte. Et c’est une résistance qu’il faut opposer, même s’il y a des choses qui en sont indignes. En Colombie, par exemple, les films colombiens n’ont que deux week-ends en salle et les distributeurs t’envoient plein de whatsapp pour que tu invites toute ta famille et si possible le chien aussi. Mais si tu n’as pas fait assez de chiffre, tchao ! et ils envoient Avengers. Je comprends le besoin économique et que cet argent va aussi au FDC (Fonds de développement cinématographique), mais je pense qu’il y a un manque de soutien de la part des distributeurs.