« L'homme corrompt les choses vierges... nous sommes tous Dieu et nous sommes tous le diable »

Entretien de Jhon Uribe et Matilde Valencia | traduction Vincent Patouillard
SEPTEMBRE 2020

Juan Diego Escobar Alzate, nouveau talent du cinéma fantastique et d’horreur colombien, présente, dans le Panorama du cinéma colombien et pour la première fois en France, Luz, la fleur du mal, son premier long-métrage. Nous lui avons parlé de cette séduisante proposition de regarder sans se presser.

Peux-tu nous expliquer comment Luz, la fleur du mal, a vu le jour. D’où vient l’idée du film ?

Juan Diego Escobar Alzate: Je viens d’une ville très conservatrice et tout petit délà, je me suis rendu compte que je ne croyais pas en Dieu. Je ne voulais pas aller à l’église ni aux cours de religion de l’école. J’ai commencé à lire le philosophe Spinoza qui propose, en gros, que dieu n’est pas une entité particulière qu’on peut prier, mais qu’Il est partout. Et qu’à l’intérieur de ce même dieu habite le diable. Cette idée a eu un grand impact sur moi et elle me hante encore aujourd’hui. Je voulais faire un film qui questionne les origines de l’homme et, d’une certaine manière, pourquoi tout ce qu’il touche et tout ce qu’il fait est mauvais. L’homme corrompt les choses vierges. Je voulais essentiellement montrer que nous sommes tous bons et mauvais, que nous sommes tous dieu et le diable. Le premier film est très important, il t’ouvre des portes ou te les ferme. Tu dois y faire face de manière responsable, avoir une certaine maturité dans le ton, dans la voix. C’est pourquoi il m’a fallu cinq ans. Ce fut un processus épuisant où beaucoup de gens ont cessé de croire en moi. Ils disaient « celui-là a demandé de l’argent et il n’a rien sorti. » Mais les gens ne comprennent pas que faire du cinéma est très difficile, cela ne se fait pas du jour au lendemain.

Parfois, dans les films de fiction et d’horreur, il y a un attachement au texte littéraire. C’est le cas, par exemple, des histoires de Jodorowsky ou de certaines adaptations cinématographiques des contes de Lovecraft, de Quiroga ou de Poe. Dans Luz, le scénario est très littéraire. Comment garder le contrôle pour ne pas enlever de la pertinence à l’interprétation ?

J.D.E. : C’est vrai, en général, dans les films fantastiques, chaque phrase est étroitement liée à la précédente. Dans Luz, par exemple, les acteurs avaient une certaine liberté d’interprétation, mais il était très important de ne pas perdre le texte, car c’était un scénario très philosophique et chaque mot en déclenchait un autre. Je dirige particulièrement les acteurs comme dans une expérience de guérison. Quand je choisis un acteur, il doit se montrer tel qu’il est. Tout est dualités dans la vie et pour moi un bon acteur est celui qui joue et sait arrêter de jouer. C’est-à-dire que lorsque tu lui parles, tu peux reconnaître la personne, voir sa vulnérabilité, ses traumatismes, ses failles. En établissant cette confiance, je peux utiliser cette douleur pour tirer le meilleur de chaque scène, mais aussi pour aider à guérir. Parce que ce que je cherche dans le cinéma, c’est la guérison non seulement de moi-même, mais aussi des personnes avec lesquelles je travaille. C’est très en relation avec la psycho-magie d’Alejandro Jodorowsky.

Le succès de ta mise en scène tient en partie au fait que tu parviennes à rendre universelle l’histoire de El Señor et de ses filles. Tu as tourné dans ta ville, que tu connais parfaitement. Comment as-tu réussi à voir quelque chose de différent dans ce paysage quotidien ?

J.D.E. : En réalité, je ne cherche pas à refléter le caractère local dans mes films. Je n’aime pas qu’on voit que c’est Paris, si on filme à Paris. Ce que je voulais avec Luz, c’était que ce soit un film qui puisse être compris par tous. L’histoire que nous racontons peut se produire n’importe où, bien que 

la religiosité qui l’habite soit typique de l’Amérique latine. C’est l’usurpation de la parole par un prédicateur despote, comme beaucoup de vulgaires prophètes de la région. On pourrait donc dire qu’il s’agit d’un mélange de deux choses : un univers global en termes de nature et un univers latino en termes religieux. Les lieux où nous avons tourné sont pleins d’étrangers qui viennent observer les oiseaux, les locaux n’y vont pas. Donc je me suis dis que c’était le bon endroit pour filmer quelque chose d’universel.

Justement, dans Luz, les lieux et la photo sont intimement liés au devenir des personnages, c’est-à-dire que la nature et le passage de la lumière à la pénombre y sont mis en évidence. Qu’avez-vous recherché avec le directeur de la photo, Nicolás Caballero ?

J.D.E. : Sans aucun doute, nous avons soigné la photo. Pas seulement pour sa beauté, mais parce que nous avons réussi à transmettre une émotion. Nicolás a travaillé dans la photo de mode et j’ai de l’expérience avec le clip vidéo. Nous faisions donc un « mixe » entre le souci de l’esthétique et du détail de la photo de mode et le risque du clip vidéo. Raison pour laquelle nous avons donné beaucoup d’importance aux lieux et n’avons pas eu peur de faire exploser les couleurs. Nous avons également souligné l’immense dimension de la nature face à la petitesse humaine, ce qui justifie les prises de vue panoramiques. Cependant, lorsqu’il y avait deux personnes dans le même espace, nous avons resserré le plan, car une personne corrompt l’autre et la liberté n’existe que lorsqu’on est seul avec la nature.

Comment s’est passée la projection avec les circonstances actuelles et que pensez-vous des systèmes numériques pour l’exploitation et exhibition des films très en vogue par les temps qui courent ?

J.D.E. : Nous avions déjà tout préparé pour les salles de cinéma en Colombie, mais la pandémie est arrivée et maintenant on doit aller dans les drive-in. Si nous reportons la sortie à l’année prochaine, nous pourrions perdre le financement automatique du FDC (Fonds de développement cinématographique) et très probablement ces aides ne seront plus là l’année prochaine. Pour l’instant, il nous faut au moins une première de Luz dans le pays car personne ne le connaît, alors qu’il a bien marché à l’étranger. L’alternative numérique donne également une place très importante au cinéma indépendant. Beaucoup de films ne sortent jamais au cinéma. Certains pays n’ont même pas de soutien comme on a en Colombie et il est encore plus compliqué d’obtenir une salle de cinéma. La seule alternative est donc le numérique. Nous avons une distribution internationale dans les salles de cinéma et c’est important et très beau, mais ce qui dure vraiment, c’est la VOD ou le numérique. Les gens peuvent voir le film quand ils veulent et les réalisateurs ne sont pas limités à un ou deux week-ends dans une salle et partir ensuite à cause du manque d’audience.

Sur quel nouveau projet travailles-tu ?

Sur El Arco Iris Negro (L’arc-en-ciel noir). C’est un film d’horreur qui se passe pendant la conquête de l’Amérique du Sud. Explorateurs, conquérants et Indigènes au milieu de la religion et du mysticisme. Il s’agit d’une coproduction entre l’Argentine et la Colombie. Nous sommes très heureux car nous avons été sélectionnés pour participer au Sitges Pitchbox, un événement international de pitching dédié aux projets d’horreur, de science-fiction et de fantastique en développement.