"Images de la jungle urbaine" : ateliers de réalisation cinématographique.

Entretien avec le réalisateur Guillermo Quintero

Entretien de Sofia Valdiri 
Mayo 2021

« Images de la jungle urbaine » s’inspire du parcours cinématographique de Guillermo Quintero, réalisateur de Homo Botanicus (2018) et de Rio Rojo, actuellement en production. Ce dernier est un documentaire qui dresse le portrait d’Oscar, un garçon né et élevé dans le territoire de la jungle de Caño Cristales, à La Macarena, et qui est témoin, au fil des ans, des modifications de l’environnement et du paysage dues à l’arrivée du tourisme, à la menace de l’exploitation pétrolière et à la forte déforestation. Suite à ce projet, Guillermo a développé les ateliers « Images de la jungle urbaine » avec la professeure d’espagnol Ana Caballero : les jeunes d’une classe de 4ème développeront des séquences de planches documentaires sur la nature. Ces ateliers ont lieu à l’école Jean Vilar à Villetaneuse, au nord de Paris. 

Pourquoi réaliser un projet liant la création artistique à la pédagogie ?

Eh bien, l’une des conditions de ce dispositif CAC (Culture et art à l’école) est qu’il s’agit d’un dispositif pédagogique qui a un lien ou une relation très forte avec le travail créatif de l’artiste ou du scientifique qui propose l’atelier. C’est l’un des aspects qui m’a le plus intéressé. Le dispositif a été conçu de cette manière : l’atelier proposé aux enfants -qui a une vocation pédagogique, qui a une vocation de formation-, doit avoir une relation intime avec l’œuvre de l’artiste. Je suis en fait un très jeune réalisateur, je viens de réaliser un documentaire intitulé Homo Botanicus et Rio Rojo est mon deuxième projet. Lorsqu’il s’est agit de planifier l’atelier, je devais le lier à ces deux œuvres. Il m’a donc semblé évident de travailler avec l’imaginaire de la nature des élèves, puisqu’ils sont des adolescents, presque du même âge et contemporains d’Oscar, le personnage principal de Río Rojo. L’idée est alors de pouvoir, de leur point de vue, travailler avec la vision qu’ils peuvent avoir des éléments naturels.

Votre projet nous invite à explorer la relation entre les jeunes et l’environnement naturel de l’école (vous mentionnez les plantes sur le ciment, les tomates dans le jardin, les champignons sur le mur) qui est un point de vue objectif et en même temps vous utilisez le terme de « fantaisie », faisant allusion à l’imaginaire propre des élèves. Comment voyez-vous la relation entre l’objectif et le subjectif, entre la forme documentaire et le fantasme personnel autour de la jungle ? Entre la voix off et les images ?

Je conçois la création documentaire comme un acte créatif subjectif qui doit obligatoirement passer par les pensées, les idées, l’intention d’un auteur. Je n’aime pas concevoir un travail documentaire comme une œuvre purement objective, comme s’il s’agissait d’une pure image de la réalité, comme certains pourraient le prétendre. Je considère toujours qu’il y a un point de vue de l’auteur et qu’il faut assumer le point de vue de l’auteur. J’aime donc penser que la subjectivité de l’auteur peut être exploitée grâce à l’imaginaire même que l’auteur peut avoir certaines idées et certains concepts, comme dans ce cas les concepts de la jungle et de la nature. Mon intérêt dans ce sens est d’exploiter avec les élèves une partie de leur imaginaire sur les éléments naturels qu’ils voient tous les jours, dans leur vie quotidienne, mais en même temps les éléments naturels qui sont dans d’autres mondes. Beaucoup de ces éléments peuvent sembler fantastiques comme les éléments naturels de la jungle auxquels ils n’ont eu accès que grâce à des documentaires sur le comportement des animaux, des films, des livres ou des histoires littéraires pour enfants. Donc ce qui m’a semblé intéressant à réaliser dans le projet, c’est que les élèves puissent faire un jeu entre les éléments qu’ils voient dans la vie de tous les jours ou qui attirent leur attention dans la vie de tous les jours de la nature – ou de la petite nature – qu’ils peuvent trouver dans l’école de Villetaneuse et qu’ils puissent l’articuler avec leurs propres fantaisies d’autres mondes, d’autres imaginaires, et ainsi pouvoir exprimer leurs points de vue, leurs idées et leurs imaginaires.  

D’un point de vue créatif, le son et la voix off peuvent être des éléments, ou des outils, qui peuvent souligner ce point de vue subjectif. Ces éléments deviennent des couches qui peuvent être ajoutées aux images. Dans l’exercice de la création documentaire, en tant qu’acte purement subjectif, l’idée de pouvoir disposer de plusieurs couches permet un jeu beaucoup plus souple, beaucoup plus diversifié. Le fait de pouvoir ajouter des sons ou des voix, une couche sonore à une couche d’image, qui parfois correspond et parfois ne correspond pas au son « réel », me semble un exercice très intéressant pour pouvoir représenter une partie de l’imaginaire des élèves. 

Le projet s’appelle « Images de la jungle urbaine ». D’une certaine manière, c’est comme si vous donniez une tournure au rôle des botanistes européens qui voyageaient en Amérique latine pour représenter les paysages et les plantes en faisant des dessins des jungles et des forêts. Essayez-vous de transmettre cette posture d’explorateur aux jeunes?

La figure de l’explorateur m’a toujours attiré. Il me semble qu’il a été une figure centrale dans la construction du concept même d’explorateur scientifique, notamment dans son format d’explorateur du nouveau monde : l’explorateur va collecter, dessiner et rendre compte de la forêt qu’il y trouve et des êtres qui l’habitent. 

Ce que je veux faire avec les élèves de l’atelier, c’est les sensibiliser aux éléments naturels quotidiens qui sont souvent là mais que nous n’observons pas. Il est probable que certains élèves les aient déjà observés et qu’ils aient une relation particulière avec eux. D’autres n’ont probablement pas de relation particulière avec eux, mais ce que je veux faire, c’est générer cette conscience de petits éléments de la nature qui peuvent faire irruption dans une ville, dans une ville comme Paris, ou dans leur cas, Villetaneuse. Et bien sûr, voir comment ces éléments de la nature peuvent entrer en dialogue avec les éléments du paysage urbain et c’est pourquoi je veux imaginer que nous pouvons faire quelque chose, par exemple, avec les plantes qui sortent du trottoir, pour nous demander si elles sont spontanées, parce que personne n’a jamais prévu que ces plantes apparaissent. Ou encore avec des espaces vraiment aménagés comme un potager, comme une prairie, un parc, ou un arbre qui a été planté. Ou avec des éléments minuscules, presque imperceptibles, comme une araignée dans un coin du salon, ou des champignons qui apparaissent sur n’importe quelle surface.

"Mon intérêt dans ce sens est d'exploiter avec les élèves une partie de leur imaginaire sur les éléments naturels qu'ils voient tous les jours, dans leur vie quotidienne, mais en même temps les éléments naturels qui sont dans d'autres mondes".

Et ces éléments, typiques de cette irruption naturelle que vous mentionnez, sont généralement considérés comme des matières indésirables : vous voulez les éradiquer d’un espace comme une école ou une maison ?

Exactement, ils sont considérés comme des synonymes de saleté ou presque de manque de soins. Ce qui m’intéresse, si nous avons le temps et si nous pouvons le faire, c’est aussi d’explorer ce contraste entre la nature et la ville : qui s’introduit chez qui ? Parce que les villes sont des constructions humaines qui, d’une certaine manière, ont depuis longtemps brisé un paysage ou un écosystème naturel qui existait. 

Vous accompagnez vos ateliers de sorties culturelles à la Cinémathèque, à l’Agence du court métrage et au Musée d’histoire naturelle. C’est un dispositif très complet qui nous permet de réfléchir à la manière dont, aujourd’hui, l’éducation à l’image et à l’écriture narrative audiovisuelle dans les écoles est plus accessible qu’auparavant. Pensez-vous que ces formations peuvent créer d’autres manières de regarder le monde, la réalité?

Oui, bien sûr qu’ils le peuvent. Je ne sais pas si aujourd’hui il y a plus de force ou plus d’offres dans les ateliers d’éducation à l’image – je suppose que oui – mais je pense qu’avec les sorties en particulier, en parlant de notre atelier, ce qui est intéressant c’est de pouvoir ouvrir d’autres fenêtres à d’autres créateurs, à d’autres processus, à d’autres types de cinéma. Et bien sûr, aussi des fenêtres sur des mondes qui n’ont pas à voir directement avec le cinéma : par exemple, nous allons au Musée d’histoire naturelle, qui peut être en soi un espace très cinématographique, pour générer des idées qui peuvent très bien s’articuler avec notre projet. L’ensemble de l’atelier et de la proposition nous permettra de nous ouvrir à ces autres mondes, à d’autres possibilités, à d’autres processus créatifs en Amérique latine, afin que les élèves puissent sortir et confronter leurs activités scolaires normales à des activités en dehors de l’école : avec des ateliers qui sont proposés comme la Cinémathèque, l’Agence du Court Métrage, le Musée d’Histoire Naturelle.

Vous serez accompagné par différents professeurs de l’école : un professeur d’espagnol, un professeur de français et un professeur de biologie. Comment entrez-vous en contact avec ces professeurs et leurs différentes disciplines ?

Je connais personnellement la professeure d’espagnol Ana Caballero. Elle connaît le travail du Chien qui aboie dans le domaine de la sensibilisation, elle a vu mon documentaire et elle sait que je travaille sur le prochain. En tant que professeur d’espagnol à l’école, elle a commencé à développer un grand intérêt pour les actions extérieures afin que ses élèves puissent également ouvrir les fenêtres dont nous parlions à l’instant. Elle m’en a parlé, nous en avons discuté et avons décidé de développer l’atelier. Au départ, nous avions parlé d’une conférence ou de quelque chose comme ça, puis l’idée est venue de pouvoir postuler au CAC (Culture et art à l’école) du département de Seine-Saint-Denis. Nous avons commencé à travailler sur la proposition, puis le professeur de français et le professeur de sciences de la vie et de la terre nous ont rejoints, car il y avait une certaine articulation avec les thèmes travaillés dans leurs cours.

Avez-vous déjà commencé à travailler avec eux ?

En fait, le travail avec eux est très bien divisé. C’est-à-dire que je suis responsable de l’atelier et qu’ils l’accompagnent. Leur travail actif consistera davantage à ajouter le contenu de l’atelier aux activités de leurs propres programmes. Ils vont s’assurer que tous les thèmes de l’atelier, que toutes les actions développées dans l’atelier, peuvent avoir une communication et une résonance avec leurs cours et leurs activités pédagogiques. En espagnol, par exemple, ils pourront analyser une séquence de mon documentaire, ils pourront également analyser certains textes écrits sur le processus de création. En sciences de la vie et de la terre, ils pourront travailler sur des thèmes tels que l’Amazonie, la biodiversité, la compréhension de cette biodiversité par la science. Et en français, ils travailleront sur la partie rédactionnelle de courtes notes d’intention du documentaire, ou sur des procédés d’écriture qui ont trait à l’écriture documentaire : une voix off, un traitement, une note d’intention, l’écriture d’une mise en scène esthétique, etc.  

Comment pensez-vous qu’une collaboration avec une structure comme Le chien qui aboie va enrichir les ateliers que vous allez donner aux enfants?

Le chien qui aboie est une structure très familière pour moi, car j’étais là lors de sa création et j’ai le sentiment de faire partie de cette famille. Je pense que cet atelier peut ouvrir les portes à de futures formations que l’association peut donner. En particulier avec cette formation, j’ai proposé aux membres qui veulent participer de se rapprocher de moi afin que nous puissions voir, ensemble, comment nous pourrions diversifier les ateliers et impliquer différents membres du collectif. « Images de la jungle urbaine » est une très bonne première expérience tant pour moi que pour l’association, afin qu’à l’avenir nous puissions enrichir cette filière de formation à la création audiovisuelle. 

D’autre part, Le chien qui aboie nous accompagne également dans toute la gestion de l’atelier qui comprend une série de 4 sorties. En particulier, l’une de ces sorties sera animée par la structure : il s’agit de la projection d’un film documentaire exclusivement destiné aux étudiants participant à l’atelier. 

En conclusion, la participation du collectif enrichit le dialogue, donne un contexte à la proposition actuelle et nous donne des outils pour une réflexion future.