Entretien : Alejandro Bernal, réalisateur d’“Amour rebelle“

Entretien de Diana Prada
Traduction Sabine Grandadam
Septembre 2021

En octobre 2016, les médias du monde entier étaient présents en Colombie à la dixième conférence des FARC [la guérilla armée], qui se tenait dans le contexte des accords de paix signés avec le gouvernement un mois plus tôt. Le réalisateur Alejandro Bernal s’y trouvait également. Il a été le témoin privilégié de ce moment historique au cours duquel le groupe armé a exceptionnellement ouvert ses portes. C’est ainsi qu’Alejandro Bernal a fait la connaissance de Cristián et Yimarly, un jeune couple d’ex-combattants qui, après avoir vécu quatre ans ensemble au sein de la guérilla, ont commencé à reconstruire une vie commune, dans le civil cette fois. Le film d’Alejandro Bernal suit ses personnages dans le processus de désarmement et leur découverte d’un autre quotidien, loin de la lutte armée au cœur de la forêt. 

Amour rebelle (Amor rebelde) est le premier long-métrage documentaire d’Alejandro Bernal, qui compte à son actif la réalisation de documentaires et d’émissions spéciales pour des chaînes de télévision comme Univisión et Al Jazeera. Son travail de documentariste a reçu plusieurs récompenses, notamment aux Emmy Awards.

En octobre 2016, la Dixième conférence des FARC se déroule dans l’euphorie de la signature des accords de paix en Colombie. Aux côtés d’autres journalistes, tu es présent à cet événement. Raconte-nous cette expérience, ta recherche d’une histoire ainsi que les raisons pour lesquelles tu as décidé de parler de l’amour en temps de guerre.

La Dixième conférence fut une expérience inoubliable. J’y suis allé sans me fixer un but quelconque autre que celui de rencontrer des combattants et de trouver des personnages potentiels pour monter une histoire. En effet, Jaime (le producteur et co-scénariste) et moi-même envisageons de faire un film sur le processus de paix. J’ai pris ma caméra et j’y suis allé, seul. Pendant une semaine, j’ai parlé avec des guérilleros, j’ai partagé leur vie quotidienne et bien qu’il fût intéressant à entendre, leur discours était la plupart du temps parfaitement stéréotypé, enfin, c’était clairement le discours politique habituel des FARC. Un beau matin, plusieurs couples de combattants sont arrivés au campement où je dormais. Ils ont attiré mon attention car ils montaient leurs tentes à deux. On s’est mis à discuter et le courant est passé avec Cristián et Yimarly. J’ai senti une connexion différente, un échange verbal qui m’inspirait davantage. De fil en aiguille, nous avons commencé à parler de l’amour et c’est là qu’est né le thème du film.

Le film est centré sur Cristián et Yimarly, deux ex-combattants des FARC, et sur leur relation amoureuse. C’est un portrait intime de la pérennité de cet amour au cœur d’un événement historique. Comment se déroule cette rencontre et comment a évolué votre relation ?

Notre relation a été fluide depuis le début, mais le jour de mon départ, je les ai cherchés pour dire au revoir, et ils n’étaient pas là. On les avait envoyés loin de là pour monter la garde. Ils n’avaient alors pas de téléphone ni aucun moyen de communication, ils étaient véritablement des gens de la forêt. Je leur ai laissé un message avec mon numéro de téléphone et je suis parti. Par la suite, nous avons mis plus ou moins six mois pour les localiser. Nous avons appris par une collègue journaliste qu’ils se trouvaient dans la région de Colinas, dans le département de Guaviare [une région amazonienne au sud-est de Bogotá]. J’ai sollicité une autorisation pour aller les voir et quand je suis arrivé, Yimarly a sorti mon message de sa poche de pantalon et m’a dit: “Je savais que c’était vous qui alliez venir nous voir, j’avais gardé votre numéro de téléphone, mais nous avons été très occupés.“ A partir de ce moment-là, nous avons maintenu un contact plus régulier et notre relation a grandi.

Tu as accompagné Cristián et Yimarly pendant quatre ans dans leur transition de la guérilla à la vie civile. Anciens membres d’un groupe armé, ils ont dû s’intégrer dans la société, devenir l’un pour l’autre des époux plutôt que des compagnons de combat, fonder une famille. Comment s’est construit le récit du film du point de vue du scénario ?

Pour le scénario, j’avais opté pour une structure chronologique. Au cours de ces années, il s’est passé mille choses dans leur vie, tant et si bien qu’il s’agissait avant tout d’essayer de les accompagner à certains de ces moments de transition. Au début, nous avions une idée de ce que nous voulions faire, mais tout cela a beaucoup changé au fil des événements. Lorsque j’avais fait leur connaissance, Yimary m’avait dit qu’elle rêvait de voir la mer et ce vœu s’est transformé en bonne raison de faire le film. Je voulais que la fin du film soit tournée à la mer, comme une métaphore de liberté. Dans les faits, nous n’avons pas eu l’occasion de faire cette scène, car Cristián est parti un moment, puis Yimary a été enceinte et désormais, le travail et les responsabilités les occupent beaucoup. Alors, nous avons décidé que le climax du film serait la naissance du bébé.

"Filmer là-bas, à Colinas dans le Guaviare, fut une expérience inoubliable. Voir émerger un village à partir de rien, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais".

L’histoire d’amour entre Cristián et Yimarly se décline sous différents angles. Nous voyons deux personnes face au désarmement, à une transition, face à une grande incertitude. Leur âge tout comme l’entrée de Cristián dans la guérilla à l’époque de l’adolescence ont une importance certaine. D’une certaine manière, le documentaire nous parle de ces jeunes de Colombie qui ont passé leur jeunesse dans la guerre.

Oui, il est clair que c’était un sujet que nous souhaitions aborder. Le cas de Cristián est intéressant, car il relate tout ça avec un naturel déconcertant. Il avait tout appris avec les FARC. Mais sa mère, elle a passé près de 17 ans sans savoir ce qu’il était arrivé à son fils, s’il était mort ou s’il était dans la guérilla. Rien. L’histoire de Cristián, c’est celle de milliers de jeunes en Colombie.

Dans ton film, la caméra tourne principalement selon deux principes : elle suit les personnages dans leur vie quotidienne d’une part, et se fixe en face d’eux lorsqu’ils témoignent. Comment as-tu pris le parti de positionner la caméra de cette façon pour filmer tes personnages ?

J’ai estimé que les interviews constituaient un élément fondamental du film, qu’elles étaient l’élément-clé pour appréhender les personnages. De fait, ma relation avec eux a véritablement été une rencontre entre deux mondes, et les interviews m’ont permis de comprendre la dimension de leur monde, et c’est aussi ce que je veux faire comprendre au spectateur. Le passé de ces personnages est prépondérant, et de notre côté, nous n’avons pas connu la guerre avec eux. Les interviews sont un vecteur pour parler de ce passé inconnu.

Le film s’immerge dans cette zone de transition du Guaviare où les ex-combattants construisent leur nouvelle vie. Comment s’est déroulé le tournage dans ce contexte ?

Filmer là-bas, à Colinas dans le Guaviare, fut une expérience inoubliable. Voir émerger un village à partir de rien, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais. Lorsque j’ai débarqué, ils vivaient toujours dans leurs tentes et la dernière fois que je suis venu, 4 ans plus tard, j’ai trouvé un village avec une discothèque, un hôtel, un petit supermarché. Ils ont tous rénové leurs maisons et on se sent de plus en plus dans un vrai village. C’était merveilleux.

Pendant ces quatre années, le processus de paix et la situation des ex-combattants ont traversé différentes phases. La mise en œuvre des accords de paix a connu des difficultés, des manquements, des anciens guérilleros ont été assassinés, et par ailleurs il y a eu un baby boom et des initiatives économiques d’ex-combattants ont été couronnées de succès. En quoi le contexte et le déroulement de la mise en œuvre des accords de paix ont-ils affecté la réalisation et la structure narrative du film?

Bien évidemment, on ne peut pas isoler les personnages de leur contexte, et bien des choses se sont passées pendant ces années. Pourtant, nous avions décidé de nous concentrer sur l’histoire d’amour et de construire cette histoire comme un mélodrame. C’est pourquoi nous avons décidé de ne pas documenter le contexte. Ce fut une décision prise au montage, et qui n’a pas été facile.

Que pensaient Cristián et Yimarly de cette idée de filmer leur histoire et d’en faire un documentaire ? Quelles ont été leurs attentes ?

Cristian et Yimarly se sont ouverts de façon surprenante et cela, sans même bien comprendre ce que je faisais. Et puis, ils ont manifesté de l’enthousiasme et ils sont heureux que nous projetions la première du film en Colombie dans un cinéma de San José del Guaviare, et que leurs familles et leurs amis puissent le voir. Je crois qu’ils seront émus de voir toutes ces années de leur vie dans un film.