Un incendie de neuf ans

Par Camilo Falla
Traduction  Vincent Patouillard

Octobre 2021

Dans Visión Nocturna (2019), la réalisatrice chilienne Camila Moscoso Briceño cherche à affronter un viol qui a eu lieu il ya presque dix ans. L’impulsion à revenir au locus émotionnel, psychique et physique du crime relève d’un empirisme radical. Observons les preuves d’un autre crime : la revictimisation dans les procédures judiciaires, les archives documentaires, les citations de courriels, les communiqués condescendants et culpabilisants. Par le montage, Moscoso relie ces indices avec des séquences filmées aux dates proches de l’épisode et qui, en apparence, n’ont aucune similitude thématique avec le viol : brèves vignettes de réunions avec des amis, trajets en voiture, discussions domestiques embarrassantes. Ces fragments numériques, résolument amateurs, surexposés, utilisant l’option nightshot tant la nuit qu’en plein jour, resplendissent comme un flash soutenu, bloqué. Cet éclat, qui est, au sens figuré, la récurrence du traumatisme, a quelque chose de l’incendie et du bûcher : il brûle et consume la subjectivité de Moscoso tout en illuminant, produit des images (poétiques, judiciaires, intimes) et les fait proliférer.

« Les pixels organiques ne peuvent qu’exercer leur influence créative sur l’image filmique : le documentaire commence à ressasser les déviations poétiques qui mènent l’expérience du traumatisme à la guérison et, qui plus est, à la communauté. »

La texture numérique de l’image dans Visión Nocturna crée une palette de couleurs qui montre un monde déjà décoloré. Comme s’il s’agissait d’une image un peu fatiguée qui erre, de ce fait, indifférente à un monde toujours un peu de maussade. Les pixels inertes blanchâtres, verdâtres et les obscurités jaunâtres qui occupent l’écran la plupart du temps, dialoguent et contrastent avec les 49 wiphalas qu’une thérapeute demande à Moscoso de peindre : « Chaque couleur est une dimension, m’a-t-elle dit ». Les wiphalas nous sont présentés ici comme l’organicité qui se compare au pixel : la couleur et la peinture s’opposant à la caméra numérique. Ces pixels organiques ne peuvent qu’exercer leur influence créative sur l’image filmique : le documentaire commence à ressasser les déviations poétiques qui mènent l’expérience du traumatisme à la guérison et, qui plus est, à la communauté. Des images aquatiques alimentent des descriptions d’expériences oniriques, l’exubérance amoureuse d’un accouchement, la contemplation de l’espace urbain, le feu politisé des manifestations féministes et, pour finir, la rencontre corporelle avec le lieu de l’événement. Toutes, peu à peu, se présentent comme des images dans lesquelles la couleur de la wiphala s’infiltre dans le pixel, reconstruisant une visibilité perdue, inversant la cécité de la couleur et contrebalançant les effets de la chlorose qui lui est diagnostiquée en rêve par María.

Les images initiales d’un feu qui semble très attrayant sous l’effet de la vision nocturne, est un motif qui se répète et se modifie tout au long du film, tant dans sa signification que dans sa présentation formelle. Si l’original émerge baigné d’un intérêt qui nous paraîtra rapidement naïf et voué à la ruine, il reprend peu à peu vigueur jusqu’au moment de l’extase dans des flambeaux qui sont le symbole d’impétuosité et de force dans l’action collective et l’appropriation de l’espace public pour dire ce qui était auparavant réduit au silence. Néanmoins, Moscoso termine son documentaire par des sous-titres qui nous ramènent au mutisme du traumatisme, alors que nous pensions avoir retrouvé le son de sa voix : « Il y a une odeur de fumée, apparemment due à un incendie tout proche. D’après mon père, l’incendie le plus long du Chili a duré vingt ans. Je ne sais pas si c’est vrai, mais c’est ce qu’on ressent en revenant, comme un grand feu. Le feu m’accompagne. » On voudrait que ce soit le feu même de la manifestation et non le celui qui brûle et consume le corps, c’est-à-dire l’éclat du traumatisme. Moscoso ajoute, en se référant au spectre de l’homme qui l’a violée : « Aussi m’accompagne la sensation que Gary est ici même… que, neuf ans après, jamais il n’est parti. »  Le film se termine par un mouvement de la caméra vers un ciel de jour éblouissant. Quel est l’incendie le plus long du Chili ? Quel est l’incendie le plus long n’importe où ?