Critique : Sans terre (Chão)

Par Valentina Giraldo
Traduction : Vincent Patouillard
Octobre 2021

Mercredi 27 novembre. Local numéro sept : Flores Azulinas, 67ème rue et avenue Caracas. Un homme aux cheveux blancs et en robe de chambre bleu sourit, il tient une boîte dans les mains. Le dos un peu incliné vers l’arrière, le bras catapulté, l’énergie est contenue dans la seconde qui suit la décharge. Son lancement est comme celui d’un sportif olympique, les pétales blancs tombent. La main revient à la boîte, l’homme jette à nouveau des fleurs aux marcheuses qui manifestent vers la 100ème rue. Des gestes les plus simples dans les images mentales que la grève nationale a laissées derrière elle. Chão de Camila Freitas est un long métrage qui retrace l’histoire du mouvement des sans terre au Brésil. Très pertinent par rapport à ce qui se passe ici en Colombie, ce film est nécessaire. L’histoire raconte la lutte du mouvement des travailleurs ruraux qui, depuis la réforme agraire imposée par le régime militaire dans les années 1970, résistent dans leur quête de reconnaissance de leurs terres. La terre, rien que la terre. Le mot d’ordre est que la terre est pour ceux qui la travaillent.

Au sein des inégalités sociales en Amérique latine, l’art est une force transformatrice, un aliment pour l’espoir. Le documentaire commence par un parcours poétique de l’espace. S’en suit l’invasion des terres voisines par l’une des entreprises les plus dommageables pour le secteur paysan au Brésil, l’Usina de Santa Helena. Ils construisent des maisons et une tour de surveillance. Ils cultivent la terre. Une femme chante pendant qu’elle arrose la culture. Les mains travaillent. Ces gens ont envahi la campagne pendant qu’ici nous envahissons les rues. Les casseroles n’arrêtent pas de résonner et la terre ne cesse d’être labourée. Les sillons qui ont été creusés dans le sol témoignent des générations qui ont marché pour la dignité.

« Le génie du film, en plus d’être discursif et merveilleux dans sa forme, nous introduit à petits pas dans le quotidien d’une résistance rurale ; aux chants et aux messes célébrées dans des maisons faites de bâtons et de sacs. »     

Le génie du film, en plus d’être discursif et merveilleux dans sa forme, nous introduit à petits pas dans le quotidien d’une résistance rurale ; aux chants et aux messes célébrées dans des maisons faites de bâtons et de sacs. Le mouvement de la caméra dans l’espace se mêle aux voix des réunions au cours desquelles on décide si une rue sera bloquée. Plus tard, dans l’obscurité de la nuit, l’un des hommes ayant participé à la discussion met en route un générateur domestique et la lumière se fait ! La télévision s’allume. Une femme dans une pub parle de chiffres, « nous possédons tous cette ferme appelée Brésil », dit-elle. La famille regarde et derrière elle se trouve le drapeau.

La patrie, cette fausse terre sur laquelle nous nous tenons et d’où, à tout moment, nous pouvons tomber. Dans le film, on voit que la mobilisation continue, les gens sont appelés à un procès, les bureaucrates parlent chiffres et concluent qu’une nouvelle réforme agraire est irréalisable. Le président de ce pays apparaît à la télévision et ne dit rien. Le combat est historique et la bêtise de longue haleine. Au-delà du langage hermétique avec lequel la législation nous parle, nous avons l’indignation et l’envie. Les cris et les encouragements. Les sans terre, que nous sommes toutes, ont encore beaucoup d’étapes à franchir.

Une nuit, le mouvement des travailleurs ruraux prend possession de l’Usina de Santa Helena. Leurs voix scandent « ceux qui ont l’ordre de tuer peuvent aussi mourir. » La Garde Indigène est arrivée à Bogota pour soutenir la grève nationale. L’image à l’écran et les faits dans mon pays sont combatifs. Ces faits sont transcrits dans les coutures de notre histoire qui sont un collage de visages couvrant de nombreuses générations. Des générations de lassitude, de résistance et d’espoir. Des visages que je vois sur le grand écran où une femme est assise sur son lit et se peigne les cheveux. Des visages que je vois dans les rues quand il y a des manifestations où chantent les camarades de l’école de cinéma.

Je salue la lumière du projecteur et la lumière des bougies que nos mères ont allumées dans les rues. Je salue le blocus que les sans terre du Brésil ont fait sur les voies ferrées et le blocus que les sans terre de Colombie ont fait sur les avenues. Je salue la grève nationale.

Le film se termine par un parcours des espaces qui disparaissent en poussière. Les champs de canne à sucre et les maisons. À la fin, une réflexion en chiffres. Le film se termine et l’artillerie lumineuse du projecteur aussi. Pour l’instant, en dehors du cinéma, l’artillerie continuera d’être les casseroles, nos pieds, nos voix et l’espoir.

* Ce texte a été initialement publié dans le journal El Espectador