Quand les rêves écrivent des lettres.

Par Alexandra Vazquez
Traduction : Sabine Grandadam
Octobre 2021

(Sin asunto) s’ouvre sur l’image d’un aquarium dans un zoo. Le cadrage est resserré sur la vitre qui permet d’observer ce qui se passe sous l’eau tout en étant soi-même observé. A un plan serré sur un poisson, tel un portrait, répond celui d’un visage, comme pour tenter de relier l’un à l’autre. L’animal comme l’humain sont plongés dans un état de contemplation symbiotique, tandis que les premières paroles du court-métrage résonnent sur fond de scènes nocturnes sur un étang artificiel. Le court-métrage de Guillermo Moncayo n’évoque pas seulement le vigile du zoo, il tisse des liens entre portes et fenêtres, rêves et souvenirs, au point de nous faire oublier depuis combien de temps nous sommes immergés sous l’eau. 

Ce récit doit sa beauté au lyrisme onirique qui imprègne l’histoire. Par moments, le visage du narrateur reste caché ou apparaît dos à la caméra. Ce choix scénique de ne pas voir le locuteur de face nous rappelle ces voix empâtées que l’on entend en rêve, quand des personnages issus de notre imagination nous parlent mais s’évaporent à notre réveil comme autant de figures fantasmagoriques. De fait, le film aborde à plusieurs reprises ces instants qui précèdent l’endormissement, ou nous présente des personnages qui dorment. Dans le cinéma classique, montrer un personnage qui dort et enchaîner cette image à la suivante est suffisant pour évoquer un rêve ou un cauchemar. Sin asunto utilise un procédé similaire mais sans autant d’artifices : il suffit de parler du sommeil pour induire des images chimériques bercées par les bruits de la forêt environnante.

« Le recours aux écrans dans les écrans, ou à des cadres qui compriment les bords, délimite un champ de vision infime sur des espaces eux-mêmes impersonnels qui, petit à petit, débouchent vers l’intimité d’une relation conflictuelle, dont le spectateur saisit l’essentiel : un événement, un silence, et un nouveau cap.  »     

Les lésions produites par un traumatisme crânien altèrent les fonctions cérébrales, et selon la zone de la lésion et sa gravité, les patients qui y survivent subissent des troubles neuropsychologiques affectant leur personnalité, leur mémoire ou leur comportement. Dans (Sin asunto), c’est un traumatisme cranio-encéphalique qui va conduire à relancer une relation père-fille, comme si l’accident servait de cataplasme sur une blessure ignorée. Néanmoins, les ellipses du film construisent une chronologie altérée. Bien que la logique temporelle suggère un enchaînement d’événements, il n’est pas aisé de dater l’accident, ni de savoir si une conversation était antérieure ou postérieure. Ce décalage accroît l’impression de vivre une réalité onirique dans laquelle des décharges éphémères parcourent les doigts.

(Sin asunto) est un film disruptif. Une voix, peut-être celle du réalisateur, lit une lettre. De l’histoire du vigile et sa fille, on passe soudainement à l’image floue du générique d’un film diffusé sur l’écran d’un avion. En même temps, la voix off parle de cet instant où le narrateur s’est endormi en regardant un film. Bien qu’ayant fermé les yeux, il pouvait visualiser ce qui l’entourait. Peut-être parce que bien qu’endormis, nous voyons des images, ou peut-être parce que le cinéma est ce qu’il y a de plus proche du rêve éveillé. C’est à ce stade du court métrage que l’essai remplace le style narratif initial ou plutôt, que la fiction commence à faire partie d’une correspondance qui s’adresse à quelqu’un d’autre, c’est un courrier électronique “ sans objet ” qui invite à une lecture anonyme.

Entre le rêve et l’éveil, (Sin asunto) chemine dans des espaces encapsulés qui agissent comme un rempart contre le monde extérieur. La cabine de l’avion ou le wagon du métro évoquent un vaste scanner dans lequel s’engouffrent les confessions du réalisateur qui attend le diagnostic sur les parties du corps affectées par le passé. Le recours aux écrans dans les écrans, ou à des cadres qui compriment les bords, délimite un champ de vision infime sur des espaces eux-mêmes impersonnels qui, petit à petit, débouchent vers l’intimité d’une relation conflictuelle, dont le spectateur saisit l’essentiel : un événement, un silence, et un nouveau cap. 

Une certaine nostalgie perce dans la voix du narrateur comme dans la tonalité même de ces images embuées de gouttes de pluie qui déforment la silhouette d’un arbre, ou encore dans ces espaces vides qui semblent convoyer des spectres. Naviguer dans ces espaces revient alors à divaguer légèrement d’un côté à l’autre. Le film propose également une réflexion qui se produit à un niveau métalinguistique qui s’attarde sur le langage de la fiction et sur l’idée de faire un film sans trop savoir pourquoi. 

Si la paralysie du sommeil inhibe la mobilité et la parole, (Sin asunto) déverse le poids de l’angoisse sur un chemin de traverse qui grimpe jusqu’au sommet d’une montagne sous l’orage, pour redescendre vers la vision de deux chats faisant leur toilette sur un canapé. Ce cheminement ne suit aucun ordre établi, précisément pour se libérer des structures rigides qui pourraient générer une pensée linéaire. Tout au contraire, le choix est fait d’un va-et-vient continu d’images qui composent un ensemble ludique et intime. À la fin du film, aux premiers accords d’un boléro, la caméra plonge dans l’eau et nage avec le crocodile au zoo. Ce mouvement improvisé et rempli d’émotion laisse de côté les encadrés statiques du film et se libère de l’angoisse, voguant vers des territoires inexplorés. Moncayo nous invite ainsi à nous enfoncer dans l’inconnu, à nous fragmenter pour mieux nous recomposer, à nous disperser avant de nous reconstituer, en parfaite harmonie avec le souffle de liberté d’un essai, peut-être la forme d’expression la plus vivante qu’offre le cinéma.