Mon corps est blessé

Par Sofia Valdiri
Traduction Vincent Patouillard
Octobre 2021

Cette année, le Panorama du cinéma colombien revient sur la culture emberá chami avec le nouveau documentaire de Priscila Padilla : Biabu Chupea – Un grito en el silencio [Un cri dans le silence] (2020). L’année dernière, nous avons vu comment Raúl Soto et l’équipe de El segundo entierro de Alejandrino [Le second enterrement d’Alejandrino] (2019) se sont rendus dans la réserve indigène d’Andabú pour rencontrer les Emberá. Cette année, l’objectif de Priscila Padilla invite le spectateur à s’attarder devant une réalité commune à plusieurs villes colombiennes : la présence de femmes indigènes vendant des objets d’artisanat dans les rues. C’est précisément le désir d’appréhender cette superposition entre l’urbain et l’ancestral qui a conduit la réalisatrice bogotanaise à se rapprocher de ces artisanes. Biabu Chupea aborde un aspect fondamental de cette culture et traditionnellement plongé dans le silence : l’ablation du clitoris des nouvelles-nées. Le documentaire voyage entre Bogotá et la réserve du Bajo San Juan, à Risaralda. Padilla enregistre la voix des femmes emberá qui parlent de leurs rôles dans la communauté, de leurs corps, de leurs traditions et, en particulier, de la pratique de l’excision.

Luz avait 17 ans quand les médecins de la ville lui ont annoncé que sa « petite chose », comme elle l’appelle, avait été mutilée. Devant le silence de sa famille, Luz quitte sa communauté. Elle choisit une vie solitaire, vendant des boucles d’oreilles, des bracelets et des colliers dans les rues de Bogotá, accompagnée uniquement d’un masque de tigre, animal protecteur qui lui rappelle qu’elle est une enfant de la montagne. Malgré la douleur et les trente années d’exil, Luz ne renonce pas à son identité de Wera : de femme emberá. Dans le documentaire, le visage de Luz n’est jamais révélé, mais sa présence se reconnait à ses longs cheveux noirs et à ses lèvres qui s’ouvrent pour pousser un cri de douleur. « Aïe ! Mon corps a mal », chante-t-elle dans sa langue maternelle, utilisant sa voix comme une arme pour enrayer la pratique ancestrale qui l’a brisée.

« Le travail cinématographique de Priscila Padilla se fonde sur le quotidien des femmes mais aussi sur ce qui, dans un certain sens, est présent mais non perçu. Un grito en el silencio est une combinaison de ces deux axes. »

Claudia, autre personnage du documentaire, était enfant lorsque, fuyant le conflit armé, elle est arrivée à Bogotá avec sa famille. Comme Luz, c’est en ville qu’elle découvre qu’elle a été « curada » (soignée). Bien qu’elle ait perdu beaucoup des traditions emberá en arrivant dans la ville, Claudia reste connectée à sa communauté, y retournant constamment pour générer un espace de transmission et de dialogue entre femmes. De même, en tant qu’étudiante infirmière, elle partage les savoirs ancestraux de sa communauté pour guérir divers maux dans la ville. Biabu Chupea est un dialogue entre ces deux femmes emberá qui vivent dans des quartiers différents de Bogotá. L’une assume ses racines, l’autre louvoie entre deux réalités. Le film montre aussi le retour de Claudia au Bajo San Juan avec l’intention de créer un jardin communautaire où elle recueille des récits de femmes, devenant ainsi – peut-être à cause de de la caméra (?) – un pont entre Luz et la communauté emberá de la réserve.

L’excision est la mutilation du clitoris, organe du plaisir féminin. L’origine exacte de cette pratique n’est pas connue. Est-ce au contact des esclaves de la tribu Mandingue, via l’exploitation coloniale d’indigènes, ou une pratique imposée par les religieuses pendant l’évangélisation ? Chez les Emberá, les nouvelles-nées ont le clitoris brûlé ou coupé quelques jours après la naissance. Au sein de cette communauté, existent différentes justifications tirées de la croyance populaire : parmi celles-ci, la crainte que le clitoris ne devienne un pénis, comme le disent plusieurs femmes de la réserve. Chaque année, trois à quatre nouvelles-nées meurent à cause de cette « curación », traduction espagnole du mot utilisé par les Emberá. Cette pratique est passée sous silence jusqu’en 2007, lorsqu’une fonctionnaire a signalé la mort d’une petite fille après son amputation. En 2009, le Conseil régional indigène de Risaralda (CRIR) a interdit la pratique de l’excision. Cependant, malgré les efforts conjoints du CRIR et du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), les excisions continuent d’avoir lieu,  même si leur nombre a considérablement diminué.1

Biabu Chupea est aussi la voix de nombreuses autres femmes emberá qui évoquent ce sujet : Marta, Mileidy, Merceditas, Julia, Amilbia et bien d’autres. Que ce soit dans le Bajo San Juan ou à Bogotá, elles trouvent la force de parler de ce que signifie être Wera : couper et transporter du bois ; semer des graines et récolter ; tisser avec la chaquira (sorte de perle). À travers l’objectif de Padilla on voit qu’être Wera c’est aussi élever la voix pour s’opposer aux injustices ; être Wera c’est beaucoup plus qu’avoir (ou non) un clitoris. Néanmoins, même Claudia craint que l’éradication de cette pratique puisse en finir de la culture emberá. Ce qui montre à quel point la « curación », et avec elles, le désir de préserver les traditions, ont un grand poids dans la communauté. L’éradiquer ou non, dit-elle, sera une décision « de [sa] culture ». Ça ne peut pas être imposé de l’extérieur.

Le travail cinématographique de Priscila Padilla se fonde sur le quotidien des femmes mais aussi sur ce qui, dans un certain sens, est présent mais non perçu. Un grito en el silencio est une combinaison de ces deux axes. D’une part, il révèle des réalités que les passants frôlent – et oublient sûrement – dans les rues des villes comme Bogotá. On voit l‘Eje ambiental et ses transmilenios (lignes axiales d’autobus). On voit la partie piétonne de la carrera séptima (septième avenue) et ses vendeurs ambulants. On voit l’étroite rue pleine de graffitis près du Chorro de Quevedo et les piétons qui passent à côté de femmes emberá assises dans la rue, fabriquant et vendant des objets d’artisanat. Padilla invite à s’arrêter pour pénétrer ces réalités urbaines et anachroniques, éminemment latino-américaines. Cependant, par la magie du montage à certains moments du documentaire, les montagnes et la brume matinale du centre de Bogotá se confondent avec le paysage de la réserve du Bajo San Juan. Ainsi, malgré l’étendue géographique, les silhouettes de Luz et des autres femmes emberá de Bogotá se confondent ou plutôt fusionnent avec celles des femmes emberá dans leur territoire. Tout se passe comme s’il n’y avait pas ces kilomètres de distance entre les unes et les autres… Tout montre que malgré les années d’exil, Luz et Claudia sont totalement Wera tout autant que les autres femmes de la réserve.

  1. Depuis 2008, diverses autorités telles que le Conseil régional indigène de Risaralda (CRIR), le Fonds des Nations unies pour la population et le Ministère de la protection sociale, en partenariat avec de nombreuses autres entités, mettent en œuvre le projet Emberá Wera. L’objectif est de transformer la pratique de l’excision/mutilation génitale, depuis l’intérieur de la communauté et par une réflexion des femmes elles-mêmes. De construire un espace de participation à l’exercice de leurs droits qui puisse trouver des alternatives de substitution au sens de cette pratique et qui ne mettent pas en danger la vie et la santé des petites filles. Projet Embera-Wera, Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), 2011.