L’Usure et le Diable au pays de la liberté

Par Chris Gude
Traduction : Vincent Patouillard
Octobre 2021

« Je ne pense pas que tu aies subi plus de souffrance que moi. » Ces paroles sont prononcées par le protagoniste dès les premières minutes et le mystère qui les sous-tend approfondit l’ombre qui encadre les contours de sa silhouette solitaire. Álvaro, un documentaire du cinéaste et photographe José Alejandro González, raconte l’histoire d’Álvaro,  un immigré colombien qui vit à New York depuis plus de 46 ans. « J’ai réussi à me sécuriser ici… Mais avec beaucoup d’usure physique pour accomplir l’ensemble de la tâche ».  Tout au long du film, on voit que cette usure s’avère être plus que physique. Dans chaque interaction ou synthèse, qu’elle soit économique, physico-chimique ou dans les zones spirituelles de l’être, une partie de l’énergie se perd dans l’entropie, sacrifiée sous forme de chaleur. Dans Álvaro, on voit comment l’immigré paie par sa déchéance le besoin de se sécuriser pour profiter de sa soi-disant liberté et de ses opportunités.

Le paléontologue jésuite Pierre Teilhard de Chardin nous rappelle que « Rien ne se construit qu’au prix d’une destruction équivalente.»1 Le monde est un quantum fermé où il n’y a pas d’expansion sans l’échange de ce qui a été donné au début. La contradiction d’un système comme le capitalisme réside dans le fait qu’il doit se développer pour se maintenir et que quelque chose doit s’éroder pour payer ses transformations et sa croissance. Dans Álvaro, on suit de près quelqu’un qui a payé pour des systèmes sacrificiels tels que le capitalisme et le régime carcéral des États-Unis. Grâce à une caméra fluide au cadre carré, le spectateur cohabite intimement avec le personnage dans son appartement d’une pièce et accompagne ses pérégrinations dans les rues hostiles de New York et les transports publics. « Je passe ma vie dans ces trains ! » s’exclame Álvaro tandis qu’il pousse son corps d’une station à l’autre du métro.

« Libéré des cycles de la nature que les sociétés industrialisées ont abandonnés, Álvaro nous fait prendre conscience que nous sommes enchaînés dans les cercles chaotiques du drame humain »     

Dans ce documentaire habilement structuré, Pereira, une ville colombienne entourée de pâturages fertiles, de sources thermales, de cascades, de cathédrales aériennes et de bars à tango, apparaît presque comme une antithèse de New York. La caméra accompagne Álvaro alors qu’il rentre en Colombie après plusieurs décennies pour retrouver son frère et sa nièce, laquelle insiste sur l’appel de la Terre pour aider son oncle. Ville de son adolescence, Pereira livre des souvenirs clairs qui contrastent avec les années troubles de chapardages, de délinquance, d’addiction et de prison à New York. Après toutes ces années, le personnage est confronté à sa solitude dans la vieillesse « sans famille, sans rien. » La seule relation avec qui il aurait pu partager les joies et les peines du troisième âge, s’effrite au cours le film.

« J’aurais voulu me marier et avoir une famille avec l’une des amourettes que j’ai eues dans ma jeunesse », dit Álvaro avec nostalgie. Une des principales motivations de l’immigrant est d’offrir plus de possibilités à la prochaine génération et Álvaro est frustré comme une plante dont le fruit d’un travail fébrile tombe sur le ciment sans trouver d’humus fertile. Dans une scène, une jeune femme, compatissante de la situation du protagoniste, lui parle de la capacité humaine à observer les cycles de mort et de renaissance des arbres qui poussent dans la rue. Évidemment, les plantes meurent aussi, mais elles ont des cycles de rajeunissement et de résurrection, ce que la vie humaine ne possède pas. Le philosophe Byung-Chul Han, en faisant son jardin et en lisant Hölderlin, regrette que, alors que les arbres meurent en hiver et renaissent au printemps, immuablement reliés aux cycles de la Terre, l’homme ne fait que dépérir dans son errance, sans possibilité de se renouveler.2

Libéré des cycles de la nature que les sociétés industrialisées ont abandonnés, Álvaro nous fait prendre conscience que nous sommes enchaînés dans les cercles chaotiques du drame humain. « La vie est une roue et un miroir. Et […] l’envie tourne tout autour », bredouille-t- il philosophiquement dans son appartement et dépeint ainsi un cercle de désir et d’envie qui dure jusqu’à la nausée. On s’épuise à suivre les méandres d’une illusion. Ce miroir dont parle Álvaro rôde partout, détournant notre regard vers ce que les autres désirent et que nous devrions désirer.

Le son rend l’illusion du cinéma plus réelle. Et ce que l’on ne voit pas dans le champ de vision étroit d’Álvaro se ressent dans le champ sonore, domaine viscéral qui nous ouvre à la réalité de l’usure comme une rumeur dense et incessante qui désagrège peu à peu l’intégrité. Même à l’intérieur de son appartement de la 125ème rue de Harlem, le protagoniste ne peut échapper au cercle perpétuel de l’usure ; hors-champ omniprésent des bruits de voitures, des cris des vendeurs, des alarmes, des ambulances, des constructions et destructions.

Álvaro a réussi à se sécuriser mais il a été entraîné par la force centrifuge de la roue et du miroir : la lutte quotidienne, le loyer, les dettes, etc. Il est attaché à ses petits trafics d’objets achetés et revendus à Chinatown et dans d’autres secteurs commerciaux de la ville. Dans une scène, il envisage de voler une montre dans un temple bouddhiste où il va demander des bénédictions, mais il reconnait ensuite que le marchandage ne vaudra pas le temps perdu, tout comme il n’existe pas non plus de troc pour récupérer la force et l’énergie dépensées. En se réveillant un jour et ne trouvant pas même de café dans sa cuisine pour se donner un coup de fouet, le personnage rumine, presque vaincu : « Je ne sais pas pourquoi je suis là dans ce pays, mon vieux. [C’est] ce qui devait m’arriver. Le système spirituel m’a foutu dedans, putain. »

« Le Diable est une chose terrible, dit Alvaro, mais le Diable aussi veut vivre. Et le Diable non plus ne peut pas vivre avec tout le monde. » Dans le marchandage spirituel que propose le protagoniste, il suggère que certains – ceux qui le peuvent – doivent se laisser entraîner dans une entropie diabolique afin de maintenir le continuum moral dans lequel s’écoule le monde. Un monde qui, comme le dit le compositeur de vallenato Calixto Ochoa, « autrement, ne servirait à rien. » 3 . Comme les immigrés qui font le sale boulot dans le capitalisme néolibéral des USA ou comme les corps sacrifiés dans le système carcéral, Álvaro suggère que quelqu’un doit se salir les mains pour que l’économie karmique fonctionne. Il n’y a pas de valeur sans dévaluation, tout comme il n’y a pas de lumière sans ombre. Et il n’y a pas de salut sans péché, ni de résurrection sans descente aux enfers. Le Diable veut vivre, dit Alvaro, même dans notre société analgésique qui ne veut pas reconnaître les régions crépusculaires d’une réalité qui fait mal. Mais le Diable n’est pas dans les bas-fonds, les prisons ou à Chinatown. Ceux qui sont enclins à la souffrance savent où le trouver et, en l’emmenant danser, ils peuvent le faire chavirer.

  1. Teilhard de Chardin, Pierre. The Phenomenon of Man (Le phénomène humain). [Première publication 1955.] Traduction de Bernard Wall. New York: Harper Perennial, 2008. p. 51.
  2.  Han, Byung-Chul. Elogio a la Tierra, Un Viaje al Jardín (Lob der Erde Eine Reise in den Garten). Traducción de Alberto Ciria. Barcelona: Herder Editorial, 2019. p. 66.
  3.  Ochoa, Calixto. “El Mundo.” Mano a Mano Vallenato – 2o Festival de la Leyenda Vallenata 1.969. Discos Fuentes. 1969