Les vivants et les morts

Par Bíbata Uribe
Traduction Vincent Patouillard
Octobre 2021

Los vivos y los muertos (Les vivants et les morts) n’est pas un film sur les vivants ou les morts. Il s’agit plutôt d’un film sur la reconnaissance de la vie et l’acceptation de la mort, deux des prémisses centrales du héros contemporain.

Les personnages de cette histoire sont des hommes et des femmes ordinaires qui avancent pas à pas pour surmonter les obstacles qui se dressent d’abord en eux, puis prennent forme dans l’espace et le temps. Cet héroïsme, difficilement reconnu aujourd’hui et relégué à des formes commerciales, est pourtant un ensemble de valeurs universelles que le réalisateur réussit à mettre en perspective. Son approche, simple et claire, coule sans besoin d’artifice.

L’histoire se déroule entre deux villes distantes de dix mille kilomètres ― Bogota et Budapest ― où le protagoniste, le réalisateur lui-même, vit un questionnement face à son non-désir de paternité. Ce dilemme va peu à peu traverser et interroger un à un les moments et les liens cruciaux de sa vie. On voit cet homme de son temps douter, chercher, trouver et digérer des situations inévitables. On l’accompagne dans sa détermination, observant comment ses hésitations façonnent ses relations personnelles. Manuel est un homme amoureux de l’amour qui, pour pouvoir construire une famille, doit d’abord déterrer les secrets de famille, déconstruire sa propre idée de père et finalement accepter cet héritage comme une partie structurelle de son histoire.

« Le réalisateur met en lumière ce héros ordinaire que nous avons perdu la capacité de voir. Un homme subjugué par un dilemme universel, qu’il doit résoudre avec la seule chose qu’il a dans les tripes : l’histoire de ses vivants et de ses morts. »

Au son de boléros, de merengues classiques et d’un répertoire de chansons sentimentales en fonction des chapitres, l’œuvre trace un chemin qui entrave mais aussi libère. Cette proposition narrative prend les événements les plus simples, les détails oubliés, et les expose à la lumière, laissant entrevoir les méandres de l’âme du protagoniste.

Une voix off mélodique énumère, commente et contextualise les épisodes que traversent les protagonistes. Ce contrepoint ― tel un chœur grec moderne ― est une sorte d’alter ego, de narrateur externe qui suit le film du point de vue du spectateur. Ce dispositif narratif expose les réflexions et les dilemmes intrinsèques de l’histoire, qui ne peuvent être vus mais pressentis.

Quant à la caméra, elle se déplace avec curiosité, essayant de ne pas perdre les mouvements des personnages, capturant avidement les rencontres et les malentendus. C’est certainement là une intention de vérité en résonance avec le cinéma direct. La caméra est toujours présente, même lorsque le réalisateur, et protagoniste, semble perdre le contrôle. Cependant, malgré cette intimité révélée, l’œuvre conserve toujours une certaine réserve, signe d’une architecture dramatique réfléchie et travaillée au montage. Los vivos y los muertos nous rappelle que l’intimité n’est pas une situation que l’on peut simplement saisir ou enregistrer. C’est un processus de création totale où l’expérience de l’autre est au cœur de l’histoire. 

Avec ce premier long métrage, Manuel F. Contreras inscrit son œuvre dans la belle constellation de récits intimes que le cinéma colombien présente depuis dix ans. Dans ce parcours de la cinématographie du pays, où se croisent toutes sortes de tragédies nationales, Contreras met en lumière ce héros ordinaire que nous avons perdu la capacité de voir. Un homme subjugué par un dilemme universel, qu’il doit résoudre avec la seule chose qu’il a dans les tripes : l’histoire de ses vivants et de ses morts.

Il est suggéré au lecteur non averti d’écouter attentivement la chanson « Oye, Abre tus Ojos » de July Mateo (Rasputin), l’un des trompettistes les plus importants du merengue dominicain.

 

« La la laaaa la la ra la la la!!

La la laaaa la la ra la la la!!

La la laaaa la la ra la la la!!

La la laaaa la la ra la la la!!

Oye, abre tus ojos, mira hacia arriba

Disfruta las cosas buenas que tiene la vida

Abre tus ojos, mira hacia arriba.

Disfruta las cosas buenas que tiene la vida«