Endoscopie minérale

Par Camilo Falla
Traduction  Vincent Patouillard

Octobre 2021

« Iahvé avait préparé un grand poisson pour engloutir Jonas, et Jonas fut dans les entrailles du poisson trois jours et trois nuits.
Jonas pria Iahvé, son Dieu, dans les entrailles du poisson.
Et dit : […]
Je suis descendu aux assises des montagnes ; la terre a fermé ses verrous sur moi pour toujours… »
Jonas, 2:1-3, 7.

Ça pourrait être le ventre d’un gros poisson.
Ça pourrait être un utérus rocheux.
Ça pourrait être un crâne creux ou l’intérieur de la bouche d’un géant endormi.
Nous pourrions être devant les entrailles d’une autre planète.

Si nous partons d’analogies obtuses, c’est parce que, dès le début, l’objet thématique de Río Turbio [Rivière trouble] (Tatiana Mazú González, 2020) nous est refusé : la culture minière exige que les femmes n’entrent pas dans la mine parce que celle-ci serait jalouse et punirait le peuple d’accidents en réponse à cette provocation. Cette impossibilité de voir ―qui est aussi l’impossibilité d’entrer avec le corps― devient le trou noir autour duquel se tisse une constellation de diagrammes géologiques et d’ingénierie, de matériel d’archives, de prises de vue du paysage dévoré par le brouillard, de chats et de voix off cernées par le ronronnement des machines. Mais de l’aveuglement naît la spéculation et avec elle, les conventions de la science-fiction qui façonnent le documentaire. Cet objet opaque qu’est le documentaire nécessite des dispositifs de vision construits en communauté : la juntanza (l’union) des femmes, la lutte, l’archive. Tatiana Mazú ausculte la forme mystérieuse de l’intérieur de la mine, qui engloutit les travailleurs sans garantie de les ramener en vie, et le rôle des femmes dans le village. Ainsi, le défi géologique à l’intérieur d’une mine correspond à la problématique de ses politiques d’accès. En s’apprêtant à insérer une sonde filmique à l’intérieur de la mine, Río Turbio en explore l’anatomie comme s’il s’agissait d’un travail de contre-espionnage contre les femmes et les mineurs. 

« Il s’agirait alors de la rendre réversible et de revendiquer le droit de toutes à pénétrer dans les entrailles de la terre, à entrer dans l’utérus, soit pour chercher de la subsistance, soit pour poursuivre une forme : dans les deux cas, pour se livrer de temps en temps à l’amour minéral du charbon et de la neige noire de la suie. »

La question de l’entrée ne prend forme que par une poétique de la lutte, qui est explicite dans les témoignages, tous féminins, autant que dans les références à L’art de la guerre de Sun Tzu, dont les grandes lignes dessinent la structure du documentaire. L’esprit offensif, les bruits de l’organisation collective, les appels poétiques à la résistance et à l’affrontement, façonnent la subjectivation politique du peuple minier. Malgré la distinction entre les Traídos A la Fuerza (TAF) [Amenés de force] et les Nacidos y Criados (NyC) [Nés et serviteurs], les disputes pour entrer dans la mine mettent en évidence l’expérience du déracinement. Personne ne naît dans la mine : cette intériorité est interdite à l’humanité comme lieu de naissance. Il n’y a pas de natifs de la mine de charbon ; toute présence à l’intérieur est la conséquence d’une entrée ou, si l’on veut, d’une pénétration. Les licenciements de l’entreprise, la jalousie mythique de la mine, l’activisme féministe : autant d’actions se disputant la politique de l’entrée, cherchant à monopoliser l’accès ou à désexualiser la pénétration. Il s’agirait alors de la rendre réversible et de revendiquer le droit de toutes à pénétrer dans les entrailles de la terre, à entrer dans l’utérus, soit pour chercher de la subsistance, soit pour poursuivre une forme : dans les deux cas, pour se livrer de temps en temps à l’amour minéral du charbon et de la neige noire de la suie. Cette expérience du déracinement, du cheminement et de l’appartenance à un espace qui n’est pas le lieu de naissance, requiert à son tour la poétique de l’entrée et le regard tactique de l’occupation. C’est à ce carrefour que les diagrammes de plans deviennent resplendissants et que les gloses poétiques deviennent des tactiques de lutte.

Ça pourrait être un grand four éteint.
Ça pourrait être un corps qui dort sans rêver.
Ça pourrait être l’orbite d’un œil.
Ça pourrait être une malle fantastique.
Ça pourrait être un jardin d’Éden, mais nous sommes ici dehors.
Ça pourrait être les assises des montagnes.
Ça pourrait être les verrous de la terre.