Critique : Año Sabático (Une année sabbatique)
de David David

Par Sabine Grandadam
Septembre 2021

Carolina, une jeune femme employée de maison, pleure sur son lit tandis que sa patronne s’impatiente. Cette scène inaugurale du court métrage de David David nous induit d’abord en erreur, volontairement. De fait, la subordination sociale et ses misères ne sont pas le sujet du film, sinon pour nous révéler en filigrane des aspects méconnus d’une autre condition : celle de migrant. 

Car cette jeune femme est une artiste, une chanteuse vénézuélienne qui avait connu la notoriété dans son pays. Mais Carolina a été contrainte, comme des millions de Vénézuéliens, de partir pour échapper à la crise sociale et politique qui, depuis 2014, a fait basculer le pays le plus prospère de l’Amérique latine dans la pauvreté et les pénuries. Quand sa nouvelle vie en Colombie peut prendre un tournant plus souriant, la jeune femme se prend à rêver. Avec des séquences simples et un scénario sans digressions, le réalisateur colombien David David amène le spectateur à percevoir les profondes blessures narcissiques qu’impose la condition de migrant confronté à l’anéantissement de son identité tout autant qu’à l’indifférence.

" C’est dans le vacarme tonitruant d’un bar nocturne que le réalisateur nous livre sa réponse, comme pour nous forcer à tendre l’oreille vers la vérité ".

Livrée au bon vouloir de la société qui l’accueille, et manifestement qui la tolère plus qu’elle ne l’accueille, Carolina subit un double affront dans sa nouvelle vie. Pour survivre, il faut arborer le masque de la modestie, faire profil bas, se glisser dans l’invisibilité. En tant qu’artiste, il faut davantage encore : oublier les néons, les strass et les vivats sur la scène et sur les réseaux sociaux, étouffer le souvenir d’une carrière naissante. Soustraire au monde son être profond, son talent, jusqu’à ce moment où une étincelle d’espoir crépite sous les fragments de l’oubli. Alors, Carolina peut rapiécer des morceaux du passé et se sourire à elle-même. Nous voici avec elle emportés par la puissante dynamique de la foi en l’être humain, en une possible justice en ce monde. Après tout, ce n’était qu’un au-revoir, une “année sabbatique“, et tout va pouvoir rentrer dans l’ordre.

C’est dans le vacarme tonitruant d’un bar nocturne que le réalisateur nous livre sa réponse, comme pour nous forcer à tendre l’oreille vers la vérité. À l’écran, le comptoir de ce bar évoque une frontière entre deux mondes, le monde du pouvoir et celui du mendiant. Un rempart qui égratigne et écorche. 

En 2019, David David, originaire de la ville de Barranquilla, avait déjà pris pour thème de son premier long-métrage, La Frontera (La Frontière), les drames de l’exil livrant les êtres au danger et au chaos. C’est lors de ce tournage qu’il a rencontré des artistes vénézuéliens contraints d’émigrer pour venir en aide à leurs familles. L’hommage qu’il leur rend avec ce court métrage Año sabático transcende néanmoins en quelques minutes son sujet en lui apportant une dimension universelle et un amer constat d’intolérance.