Conversation lugubre « Le cinéma d'horreur est une forme de résistance. »

Commentaires recueillis par Jhon Uribe | traduction Vincent Patouillard
OCTOBRE 2020

Les réalisateurs Simón Hernández, avec son documentaire La Venganza de Jairo et Juan Diego Escobar, avec son film d’horreur Luz, seront présents au Panorama du cinéma colombien. Les deux cinéastes ont parlé de Jairo Pinilla, un pionnier du cinéma fantastique et d’horreur de série B en Colombie depuis 1970.

Simón Hernández : Jairo Pinilla est le précurseur des films fantastiques et d’horreur en Colombie, mais il est tellement innocent qu’il ne s’en rend pas compte. Je voulais comprendre sa recherche, le cerner. Je m’intéresse à la série B et au contexte des personnages frick au cinéma comme Zé do Caixão (Zé du cercueil) [créé et joué par] José Mojica Marins au Brésil et comme Jairo lui-même. C’est précisément faire ce documentaire qui m’a permis de comprendre comment vit le cinéma fantastique et d’horreur, le marché qui existe, les sous-genres, même si la façon de voir le cinéma et ce qu’il peut traiter est encore très succincte et obtuse dans le pays. Je voulais changer, faire un documentaire « inutile », qui ne résout rien, qui ne raconte pas l’histoire du conflit ni ne parle des victimes, mais fait un autre récit, d’une autre esthétique. Et je reconnais qu’au fond, il s’agissait de rendre hommage à Jairo, parce que beaucoup se moquent de lui et ne le prennent pas au sérieux, ignorant peut-être l’abondance et l’importance de son travail.

Juan Diego Escobar : J’ai toujours voulu rencontrer Jairo et c’est arrivé au Festival du film de Carthagène. Il est complètement dingue, mais dans le bon sens du terme. C’est impressionnant de parler avec lui, c’est tout un personnage. Je suis passé du western-spaghetti, un cinéma à gros budget, à beaucoup de films d’horreur par lesquels j’ai connu Jairo Pinilla et Carlos Mayolo. C’était fantastique de voir des films comme ceux de Jairo qui, avec si peu d’argent, remplissaient les salles de cinéma en Colombie et au Mexique.  Les années passèrent et personne ne fit plus de films d’horreur, sauf Jaime Osorio. Au Brésil, ils adorent Zé do Caixão, qui est le personnage fondateur de série B, mais en Colombie, on ne connait même pas Jairo Pinilla. C’est un réalisateur qui devrait être considéré par le cinéma latino-américain comme une référence dans le genre.

S.H. : C’est vrai. Jairo dit que toute une conspiration est montée contre lui pour l’empêcher de faire du cinéma. Je pense que c’est la somme de plusieurs choses. À l’époque, pour faire des films, les cinéastes s’endettaient complètement, hypothéquaient leurs biens familiaux, vendaient et investissaient tout. Et Jairo n’est pas le seul à avoir beaucoup perdu, Carlos Mayolo et Luis Ospina également. Toute cette génération a perdu quelque chose et aujourd’hui, à cause de ces dettes, Proimágenes possède une partie de sa filmographie. En 1986, Jairo demande un prêt à Focine (Compagnie pour la promotion de la Cinématographie 1978-1993). Il ne le rembourse pas et on lui saisit toute sa filmographie. C’est à ce moment qu’il décide de se retirer. Mais encore maintenant, très peu de gens sont prêts à lui accorder de l’espace. Par exemple : Jairo a écrit une série d’horreur de série B, des choses comme El Cigarrillo Asesino (La Cigarette Tueuse) ou La Silla Satánica (La Chaise Diabolique). Nous avons essayé de convaincre certaines personnes de lui laisser un peu de temps de télévision, peut-être un vendredi à minuit, avec un million de pesos pour lui permettre de montrer son travail, mais elles n’ont pas été intéressées non plus. Jairo n’entre pas dans le moule de ce que les gens attendent ici avec leur boussole tellement Hollywood-Miami qui bouche l’horizon et fait passer le pays à côté de merveilles de la culture telles que lui. 

J.D.E. : Ceux qui, comme nous, font des films d’horreur en Colombie sont qualifiés de retardataires ou bâtards du cinéma. En réalité, dans le monde, les films fantastiques et d’horreur sont exploitables et vendables. Jairo a triomphé au Mexique et Alejandro Jodorowsky a dû s’y rendre aussi parce qu’il ne trouvait pas d’écho au Chili. L’histoire s’est répétée dans les années 1990 avec des réalisateurs latino-américains comme Adrián García Bogliano. Personne n’est prophète en son propre pays. J’aimerais que nous ayons plus de soutien en Colombie, qu’on comprenne que notre cinéma est rentable. On ne peut pas laisser considérer le cinéma comme une extension de la télévision, avec des comédies pré-formatées où la seule chose qui change est la couleur. Ça finit par devenir un système de contrôle social.

S.H. : Le cas de Jairo est très complexe : on lui a confisqué toutes les bobines de ses films, tous ses rushes et pourtant, il a toujours une dette. Il a réussi à sauver ici et là des fantômes de bobines de mauvaise qualité, distribuées comme copies d’exploitation dans différentes villes de Colombie. Je crois qu’il est très important pour un artiste de pouvoir conserver les droits sur ses œuvres. Évidemment pas seulement à cause du romantisme de tout investir pour faire un film, mais parce que les films sont à la fois un patrimoine exploitable et une trace immortelle. Maintenant, le fait que Jairo soit approché à la fin de chaque projection par des spectateurs qui l’appellent « maître » et lui demande un souvenir, une histoire ou une affiche, c’est une merveilleuse reconnaissance de son héritage.

J.D.E. : Si l’objectif était d’obtenir une reconnaissance, je ne ferais sans doute pas de films d’horreur, et pas en Colombie. Je m’identifie aux idées de Jodorowsky et je fais des films pour guérir et aider à guérir, pour en finir avec mes peurs. Je ne le fais pas pour la reconnaissance, mais pour essayer d’être la meilleure personne possible. Tout ce que nous faisons est et reste un legs, plus encore à l’heure d’Internet, avec lequel nous sommes partout. Cependant, il est également important d’être compris dans son propre pays, car il y a sûrement une bonne raison d’y faire des films d’horreur. Je me suis demandé pourquoi j’en faisais et l’une des raisons est que j’ai toujours aimé la résistance, et malgré tout, les films d’horreur sont une forme de résistance. Jairo le sait bien.