CE QUE NOUS VOYONS, CE QUI NOUS REGARDE

Un article de Bibata Uribe
SEPTEMBRE 2020

LAPÜ de César Alejandro Jaimes et Juan Pablo Polanco

Depuis les débuts du collectif et du Panorama, le cinéma dit « indigène » a occupé une place privilégiée dans notre programmation. C’est un cinéma que nous avons appris à regarder, à accompagner et avec lequel nous partageons des réflexions. Nous avons été sensibles non seulement à l’intensité et à l’urgence de son contenu, mais aussi à ses paris narratifs et formels.

Au cours de ces années, le chercheur et cinéaste Pablo Mora a été un interlocuteur privilégié avec qui nous avons appris à comprendre les problématiques qui émergent de cette production audiovisuelle, aujourd’hui très peu visible.

Son livre Poéticas de la resistencia – El video indígena en Colombia*, publié en 2015, rassemble une série de réflexions qui nous paraissent incontournables dans le cadre d’une discussion sur l’actualité du cinéma dans notre pays.

* [Poéticas de la resistencia – El video indígena en Colombia / investigador Pablo Mora – Bogotá: Cinemateca Distrital; IDARTES, 2015]

Nous partageons, par exemple, l’idée que les critères d’évaluation de ces œuvres doivent être repensés par les acteurs traditionnels du milieu cinématographique (critiques, programmateurs, fonctionnaires, commissaires d’exposition). Il convient de revenir sur la relation historique du cinéma avec la restitution de la mémoire et donc avec la construction même du pays.

Étant donné que cette année nous avons (encore une fois !) des œuvres produites par des réalisateurs de communautés indigènes ou réalisées avec leur concours, nous avons choisi quelques extraits de l’introduction de ce livre pour mettre en évidence la relation profonde et complexe entre des œuvres (classées comme indigènes) et l’expérience du spectateur qu’est chacun d’entre nous.

EL HUESO Y LA BICICLETA

Le récit cinématographique met alors l’accent sur la reconnaissance et le maintien de ces rituels et sur l’importance du partage entre les générations. Il s’agit de suivre ces figures spirituelles afin qu’elles apportent un précieux témoignage sur leur culture héritée de temps ancestraux.

La pensée que développent les créateurs indigènes dans la conception de leurs œuvres, dans la transformation radicale des corps (pas seulement de l’œil ou de l’oreille) des cameramen et des ingénieurs du son indigènes, dans les rythmes qu’ils impriment à leurs images dans le montage, dans les idéaux de vérité qu’ils essayent de modeler dans leurs œuvres de fiction et également, dans l’apparition de nouvelles expériences perceptives, esthétiques et d’être ensemble, sont des événements qui transforment la façon d’exister et d’habiter des réalisateurs indigènes et de leurs communautés.

EL SEGUNDO ENTIERRO DE LEJANDRINO

Au moment où nous sommes spectateurs, notre subjectivité entre en jeu, entièrement déterminée. Avec leur charge de vie, les images viennent à nous et nous allons à elles, essayant d’établir un pacte de lecture, à la fois rationnel et sensible. « Ce que nous voyons ne vaut (ne vit) que par ce qui nous regarde », a déclaré le philosophe de l’image George Didi-Huberman [G. Didi-Huberman. Lo que vemos, lo que nos mira. Buenos Aires: Manantial, 2006].

USHUI

Dans ce paradoxe repose également notre regard « inquiet et inquiétant » sur cet ensemble d’images qui s’offrent à notre observation. Que voyons-nous ? Que voulons-nous voir ? Mais aussi (comme nous le rappelle Suescún Porras) que recherche notre fait visuel ?

LAPÜ

Pour paraphraser Pablo Mora, nous ne pouvons pas contempler de manière neutre les œuvres estampillées “indigènes”. C’est impossible. On y trouve les images et les sons de la quête incessante d’une histoire diluée et incomplète. C’est là que se manifeste la volonté de tout un peuple d’exister. Une volonté qui doit s’élever contre les persécutions, le harcèlement, l’enfermement forcé, les affections causées par l’extraction minière et énergétique, la pollution des territoires ancestraux, la discrimination médiatique, le non-respect des accords, etc.  On ne peut pas être neutre face au désir et à la nostalgie d’un avenir possible.

 

ALGUACER

Ainsi, par ce qu’elles nous blessent, chacune de ces œuvres a non seulement éveillé notre curiosité experte ou notre réflexivité esthétique, mais nous a inquiétés moralement et politiquement, avalisant une volonté d’activistes solidaires : ce sont des indices de l’effort incommensurable et traumatisant entrepris historiquement par les peuples indigènes pour perdurer et qui maintenant, avec l’appropriation consciente et collective des technologies médiatiques de la vidéo, de la radio et de l’Internet, ont trouvé de nouvelles façons de se rendre visibles aux yeux du monde et de défendre leur intégrité culturelle, constamment violée par l’entreprise planétaire des logiques occidentales.

IIWA

USHUI, LA LUNA Y EL TRUENO de Rafael Mojica Gil  |Documentaire I 2018 I 72′ I Colombie *Peuple Wiwa

EL HUESO Y LA BICICLETA par Luis Ariel Tovar, Olga Yaneth Bonilla Charry et François Laurent | Documentaire I Colombie I 2018 I 14 min *Peuple Sikuani 

LAPÜ de César Alejandro Jaimes et Juan Pablo Polanco I Documentaire I Colombie I 2019 I 75 min *Peuple Wayúu

EL SEGUNDO ENTIERRO DE ALEJANDRINO de Raúl Soto I Documentaire I Colombie I 2019 I 68 min *Peuple Embera

IIWA de Carolina Hernandez I Animation | Colombie | 2018 | 7 min *Peuple Wayúu

ALGUACER de Samuel Moreno Alvarez |Documentaire |Colombie| 2019 | 26 min * Peuple Kamëntsá

Bibata URIBE | EL PERRO QUE LADRA