"El laberinto", cohabitations et présences fantomatiques

Un article de Paula Rodríguez Polanco
le 06/11/2019

El laberinto est un film réalisé et produit par Laura Huertas Millán en 2018. Dans ce film, nous sommes confrontés à l’histoire de l’ascension et de la chute d’Evaristo Porras, un ancien narcotrafiquant colombien qui a fait construire dans la forêt amazonienne une réplique de la villa de la série américaine Dinasty.

Le film se construit à travers la confrontation et la mise en rapport de trois formes ; le récit en voix off de Cristóbal, un ancien employé de Porras, sur la vie de ce dernier, des images en 16mm et en vidéo de la forêt et de la réplique de la villa en ruines et des images de found footage de la série Dinasty.

La mise en relation de ces formes semble paradoxale. D’une part, la première confrontation entre les images de Dinasty et celles des ruines crée un grand décalage dans l’unité filmique. Des images granuleuses du 16mm de Cristóbal et du paysage amazonien sont brusquement interrompues par une image lisse, des effets de montage et une musique édulcorée qui rompt avec l’omniprésence d’une ambiance sonore organique dans les images précédentes, remplie de sons de la forêt et de bruits d’insectes. Mais cette première rencontre brutale entre deux registres d’images différentes va devenir de plus en plus fluide ; les images de l’une vont prendre le son de l’autre et vice-versa. Cette rencontre est une invitation au voyage. 

Le spectateur entame une errance labyrinthique entre les images, il circule à travers elles et les comprend dans leur relation à l’autre. Les images et le discours rapporté de Cristóbal nous mènent dans une pluralité de registres : dans une réflexion sur des formes de narco-capitalisme et de colonialisme à travers l’image, dans l’ironie du montage, dans l’intimité de Cristóbal et son discours hallucinatoire, dans les échanges matérielles et symboliques entre les Etats-Unis et la Colombie… 

L’utilisation de différents médiums à l’image – pellicule 16mm, vidéo HD, found footage – ouvre plus de portes, permet de naviguer sur d’autres couches, crée de nouveaux passages à l’intérieur même du labyrinthe filmique. De cette manière, le film se construit à travers une juxtaposition de multiples couches de signification qui cohabitent et s’entremêlent les unes avec les autres.

Dans cette narration explosée et dans ces va-et-viens, il est impossible de ne pas s’attarder sur la question de la ruine que soulève El Laberinto. Que représente la ruine ? Que se produit-il lorsqu’on met en images la ruine ? Tout d’abord, la ruine se définit par un manque : c’est ce qui reste, le résultat d’une soustraction de matière et du passage du temps. Et elle est avant tout une forme qui renvoie au passé. Comme les ruines assyriennes ou romaines, la ruine est l’éclat d’une civilisation passée, sa chute et sa disparition. Dans le film de Laura Huertas Millán, les images de la ruine de la villa de Porras confrontées aux images de Dynasty renvoient à un âge d’or du narcotrafic dans le sud du pays mais en même temps elles font preuve de sa chute. L’image de la ruine est dans le film un point crucial où vont converger différentes temporalités. Filmer la ruine c’est filmer quelque chose qui était mais qui n’est plus ; c’est filmer l’invisible. Nous sommes confrontés au passé. Mais en même temps, la mise en image de la ruine lui donne une actualité.

Par le geste même de filmer, la ruine est mise en relation avec le présent. Nous sommes donc confrontés au passé auquel renvoie la ruine et au présent par son actualisation à travers la mise en images. C’est ainsi que le film de Laura Huertas Millán fait cohabiter passé et présent à travers la représentation de la ruine. Cette dernière devient un prisme dans lequel convergent différentes strates temporelles.

Dans cette cohabitation de couches temporelles, les espaces du film sont envahis par des présences multiples. Le film est habité par des formes du passé et du présent. Le récit du film se fait par contamination : les images de la forêt et des ruines sont peuplées par la musique et la voix off des personnages de Dinasty, de même manière que les images de la série sont hantées par la forêt tropicale. Le tout est enveloppé par le discours porté par Cristóbal, un discours qui relève à la fois du témoignage, du quotidien et de l’hallucinatoire. Ces présences fantomatiques sont des imaginaires de deux cultures qui se confrontent et s’entremêlent et qui sont en même temps habitées par le discours intime et mystique de Cristóbal.

Dans El laberinto, les images sont hantées par des présences fantomatiques qui circulent librement dans les espaces du film.

 Paula Rodríguez Polanco | LE CHIEN QUI ABOIE

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