Qu'est ce que le cinéma pour les enfants?

Un article de Karen-Kata Dueñas
De quoi parle-t-on quand on évoque le cinéma pour les enfants ? Parle-t-on d'une esthétique particulière et dans ce cas tout le cinéma d'animation est fait pour les enfants ? Ou parle-t-on plutôt d’un cinéma avec des thèmes et des contenus spécifiques ? Et finalement, qu'est-ce c’est un contenu adapté aux enfants ?

Ce n’est un secret ni pour les théoriciens du cinéma ni pour les réalisateurs, la documentation sur le cinéma pour les enfants est limitée. Dans le milieu de la recherche se trouvent des articles qui analysent les pratiques de projections de films destinés aux enfants dans des contextes spécifiques, notamment en France1, en Espagne2, en Suède3, en Colombie4 et dans d’autres pays. Il y a aussi des articles de recherche5 qui se concentrent sur la critique de la monopolisation des productions américaines sur les canaux de diffusion des contenus infantiles. Ces productions6, apparemment réalisées dans le but principal de loisir, excluent du circuit commercial le peu d’expressions audiovisuelles existantes, conçues et réalisées pour les enfants, d’autres pays européens7 et latino-américains8, pour n’en citer que quelques-unes.

Face à cette limitation de la recherche qui dans certains cas offre des conclusions généralistes, basées sur la vision de l’industrie hollywoodienne9, et dans d’autres, décrit des pratiques limitées dans des contextes spécifiques, il me semble nécessaire de créer un espace qui nous permette de revoir le concept de ce que nous entendons par le « cinéma pour les enfants » et de souligner dans ce même article le rôle qui, pour moi en tant que réalisatrice, doivent assurer la production et la diffusion du cinéma pour les enfants dans la consolidation des industries cinématographiques.

Malheureusement, malgré les progrès scientifiques dans la reconnaissance de l’enfance comme une étape de la vie humaine avec des caractéristiques et des besoins particuliers, tous les contextes n’ont pas la même conception de la responsabilité dans le cadre de la création de contenus audiovisuels pour les enfants. Avec la recherche qui valide l’importance d’une saine alimentation et d’une stimulation précoce pour l’établissement de réseaux neuronaux, il y eu aussi une explosion de produits culturels transmédia. Avec cette énorme offre surgit également des conversations sur le développement de la dépendance à la télévision, l’augmentation de l’obésité et l’aliénation des enfants à travers les écrans numériques. Ce qui, à première vue, pouvait sembler un outil éducatif est parfois devenu un substitut à la parentalité dans des contextes où l’organisation économique rend les conditions de travail des parents précaires.

LE CINÉMA POUR LES ENFANTS COMME EXERCICE PÉDAGOGIQUE

Conformément au propos du manifeste français, il me semble pertinent de réfléchir constamment à la fonction sociale et politique de nos contenus audiovisuels, de proposer des créations et de proposer des espaces de projection qui fassent un appel à l’action et aussi à l’analyse critique non seulement des œuvres cinématographiques elles-mêmes mais aussi des réalités sociales qu’elles représentent. En ce sens, plus qu’une délimitation de ce qu’est ou n’est pas le cinéma pour les enfants, il est important de créer des espaces de dialogue entre les enfants et les adultes autour du cinéma. Au lieu de censurer les contenus selon des critères moraux, ma proposition est d’accompagner, de parler des réalités que notre cinéma met en lumière.

leurs capacités, dont la lecture critique et la créativité. Chez les enfants, ce type de formation audiovisuelle doit favoriser l’évolution de tous leurs axes de développement, et chez les plus grands, elle implique la reconnaissance de leur place en tant que créateurs de culture, et une transformation qui les fait passer de la consommation à la citoyenneté. Au-delà de cet appel à l’action, les processus d’alphabétisation audiovisuelle et les pratiques de formation des spectateurs sont, à mon regard, la base de la formation de nouveaux publics, et l’éveil de la curiosité des jeunes spectateurs est donc une contribution au développement de l’industrie cinématographique. Nous parlons alors d’un cinéma pour les enfants non seulement comme un exercice pédagogique, social et politique, mais aussi comme un élément de développement et d’indépendance économique.

Karen – Kata Dueñas | LE CHIEN QUI ABOIE

Selon l’essai « Unshrinking The Kids : Children’s Cinema and the family films » publié en 1995 par Bazalgette et Buckingham10, le terme « cinéma pour les enfants » peut signifier la projection des films destinés au grand public contenant certains enfants et peut également signifier la production de films destinés aux enfants. Nous entendons par enfants les personnes âgées de moins de 12 ans.

Parallèlement, en 1996, dans un article intitulé « Free the media », Mark Crispin Miller11 propose qu’il existe des films pour les enfants, des films sur les enfants et des films que les enfants regardent, qu’ils leur soient destinés ou non. Face à cette définition imprécise du cinéma pour les enfants, il convient peut-être de se demander si une telle catégorisation est nécessaire, ou si, au-delà de la définition d’un genre, le travail pertinent en matière de cinéma pour les enfants consiste à créer des espaces d’accompagnement pédagogique dans la projection des films à l’extérieur et à l’intérieur des maisons. Le cinéma pour les enfants, c’est donc peut-être la possibilité de créer un dialogue entre les générations, de transmettre des connaissances autour de l’analyse d’une histoire. Dans ce cadre de définition, comme le dit Gemma Carbó12, le cinéma pour les enfants existe depuis aussi longtemps qu’il y a des histoires à raconter et des enfants à émerveiller.

Je pense qu’il est important de se souvenir que raconter des histoires aux enfants n’a pas toujours été compris comme une responsabilité dans tous les pays.

Jusqu’au début du XXe siècle, l’enfance n’était pas considérée comme une étape du développement humain ayant ses propres caractéristiques et droits. L’enfant était un petit adulte sans droit à un monde spécifique et sans sensibilité propre. Dans des pays comme l’Espagne, ce contexte, ajouté au taux d’analphabétisme des adultes, a conduit à une homogénéisation des images et des performances visuelles de l’époque. Dans la même étude de Gemma Carbó sur « La Infancia, violencia y televisión », l’auteure affirme que les histoires et les récits traditionnels ne s’adressaient pas aux enfants comme leur ton éducatif et la simplicité de leurs formes semblent nous l’indiquer aujourd’hui, mais qu’en général, il s’agissait d’histoires et de propositions destinées aux collectifs adultes. J’ose dire que ce modèle se répète encore aujourd’hui dans plusieurs de nos pays d’Amérique latine.

Comprenant ces difficultés et considérant les figures paternelles fondamentales pour le développement de l’enfance, il est proposé en France la création d’un manifeste13 pour la création d’un cinéma spécifique pour les enfants sans que cela signifie que les enfants et les adultes vivent dans des univers séparés. Un cinéma qui n’est pas moralisateur, qui ne conduit pas à l’endoctrinement ni à la simple distraction, à l’évasion. Un cinéma que ne considère pas les enfants comme des minorités, comme s’ils étaient un public moins important auquel on peut offrir un contenu de qualité médiocre. Un cinéma qui comprend le contexte social des enfants, qui contribue au développement de leur sensibilité et leur permet de construire des réflexions et des analyses critiques de leur réalité. Un cinéma qui comprend le fait de « voir » comme une activité créative et ne laisse donc pas le spectateur dans une situation de passivité mais provoque l’action des adultes comme des enfants. Un cinéma qui leur permet d’acquérir de l’autonomie dans leur espace social.

 

Peut-être qu’au lieu de nous demander ce qu’est un film pour les enfants, on peut plutôt se demander, en tant qu’adultes, pourquoi racontons-nous les histoires que nous racontons ? Comment ces histoires font ressentir ces petits spectateurs et alors, peut-être, nous pourrions parler d’une construction de la société qui ne se fait pas dans un sens unidirectionnel et hiérarchique, en tenant compte des pressions que ce modèle suscite dans les deux parties de la relation, mais par la création d’un dialogue constant qui rend visible la sagesse de chaque génération.

A QUOI SERT LE CINÉMA POUR LES ENFANTS ?

En conclusion, il convient de mentionner que l’exercice de regarder du cinéma et de dialoguer autour du cinéma implique une pratique de l’alphabétisation, comme ce serait le cas lorsqu’il s’agit de s’habituer à n’importe quelle nouvelle langue. Ce processus d’alphabétisation, comme l’a mentionné Julián David Correa dans son discours au Séminaire  » Lenguajes audiovisuales y primera infancia « , doit être progressif, tant dans sa complexité que dans le temps qui lui est consacré. Ni la formation des publics, ni l’alphabétisation audiovisuelle ne consiste à changer un manuel qu’il faut mémoriser, il ne s’agit pas de trouver un contenu « artistique » pour les téléspectateurs qui remplace d’autres contenus que l’on considère « trop commerciaux ». Cette alphabétisation implique un changement d’attitude plutôt qu’un changement de contenu. Tant dans l’alphabétisation audiovisuelle que dans la formation des publics de tous âges, l’objectif est de fournir aux spectateurs les outils nécessaires pour passer de la consommation passive à la mise en valeur de

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